De l’argile picard à l’utopie de la Silicon Valley

Itinéraire d’un flottement identitaire

Voilà maintenant trois ans et demi que je suis revenue du Québec, d’un doctorat avorté et d‘une expérience de 2 ans chez Hopper. Trois ans et demi éprouvants, vertigineux sur le plan identitaire. Une période de vide et de renouveau timide et lent. Je suis encore dedans.

Comme je l’ai déjà un peu dit, revenir ne faisait pas partie de mes plans. Je pensais m’inventer une vie ailleurs, autrement, bondir d’ouvertures en occasions, de cultures en cultures. M’émanciper de la mienne, surtout. 
Je pensais faire de ma vie un long voyage sans ancrage, une traversée pas trop impliquée à bonne distance des Autres, loin de mon héritage. Mes représentations de tout, l’avenir, l’identité, les amis, les aspirations, les valeurs, étaient basées sur cet idéal d’errance légère et perpétuelle dans un monde ouvert et cosmopolite.

Seulement voilà ce plan a complètement foiré.

Les frictions avec les Autres sont vites devenues inévitables. On s’est rencontré, on s’est bousculé, on s’est tapé dans l’oeil. Des forces qui freinent, qui ralentissent l’élan, le dévient, finissent par l’étouffer. Un pied en France, un pied au Canada, entre deux allégeances culturelles inconciliables, je n’ai réussi à faire qu’un grand écart provisoire et douloureux. Devenir biculturel n’a rien de naturel. C’est un processus violent qui vient chercher le coeur de ce qu’on est prêt à sacrifier pour continuer. Mon plan de nomadisme enchanté où je serais un vaisseau neutre et invisible, construit à grand renforts de cinéma américain, de séries, de littérature, n’a pas tenu longtemps la route confronté au monde réel. J’ai eu l’impression que m’intégrer ailleurs aurait signifié choisir, et donc renoncer à mon appartenance d’origine.

J’ai réalisé avec horreur n’être qu’une personne normale, avec une ouverture d’esprit somme toute assez limitée, une flemme considérable, des sentiments, des emmerdes, des amours. Peut-être aussi plus d’attaches pour mon origine culturelle que je l’aurais cru. Rien à voir avec l’argent. J’aime la précarité, dans une certaine mesure. C’est une zone de léger inconfort intéressante. J’aime avoir juste assez faim pour rester motivée. Même sans visa je serais restée si mon coeur l’avait voulu. Je suis encore outrée par son insolence, à celui-là.

N’est pas sans ancrage qui veut. L’élite des Global Nomads vient rarement du monde sédentaire. La première génération qui choisit de se mettre à bouger marque une sacrée rupture avec le passé qui n’a rien de naturel ni de facile à gérer. Les migrations de retour sont un bon moyen de mettre ces écarts d’évolution en valeu rentre familles coupées (sédentaires et migrantes) de manière spectaculaire.

Mon héritage familial est enraciné dans l’argile picard. Plus sédentaire tu meurs. Plus franchouillard aussi. Rien à faire, on a fait la guerre, papy a été paysan, sergent dans l’armée de Terre, prisonnier en Pologne, évadé, artisan après son retour en France, surtout à pieds car sans le sou pour payer le bus dans lequel on ne l’aura pas laissé monter gratuitement. 
La guerre est finie eh ! Tu te crois où !

Tous les arrières grand-pères sont morts à Verdun. Toutes les arrières grand-mères jeunes veuves ont fait ce qu’elles ont pu dans des campagnes à betterave et de tout petits hammeaux où l’on gardait trois générations sous le même toit. Eglise, marie-école, cimetière, calvaire, gravillons. Route communale bombée avec fossés sur les côtés, toujours un tracteur qui se traîne le cul devant toi. Les fermes et puis les champs. Boucherie et boulangerie itinérante qui passe tous les mardis matin. Messe un Dimanche sur quatre. Il n’y a qu’un seul curé pour une paroisse de trente communes. J’ai visité des maisons dans les années 2000 où le sol était encore en terre battue, à deux heures de Paris. Oui Madame.

Les trois quart de la France d’aujourd’hui, celle qui a la tête tournée vers le miracle numérique, a des racines terreuses. Nous sommes community managers mais nos grands-parents étaient paysans. Nous avons été encouragés à croire à cette ouverture prodigieuse sur le monde. Croire à ses valeurs universalistes, cosmopolites, inclusives pour tous, ce discours séduisant et attractif développé par la Silicon Valley pour faire venir à elle les génies créatifs en mal de reconnaissance.

Nous avons fait Erasmus. Nous prenons l’avion. Nous buvons des Smoothies. Nous sommes vegan. Polyglottes. Nous avons des chaînes Youtube. Nous snappons. Nous bloguons. La plupart d’entre nous agnostiquent. Pas tous. Mais le récit collectif n’existe pas. Les référents culturels de nos parents et grands-parents sont inopérants dans le monde d’aujourd’hui qui change si vite. La transmission est en panne. Nos identités aussi.

Je me suis retrouvée si désemparée quand mon rêve américain s’est écroulé. Du coeur du monde que je m’étais inventé, je retournais à ma terre battue (celle de Picardie), sur les fesses en plus. Oui je sais, je suis quelqu’un de candide. Idéaliste aussi. On me l’a souvent dit. Mais quand notre entourage nous encourage à nous émanciper de nos origines, comment distinguer ce qui est osé de ce qui est illusoire ? Si tout est possible, alors pourquoi pas tenter l’impropable ? Si je ne peux ni être créative, ni être nomade, ni être comme papa, ni être comme maman, alors quoi ? Où sont les modèles ? On avance dans le brouillard le plus total, ou c’est moi ? Je n’ai toujours pas trouvé de réponse à cette question. J’en suis plutôt à constater qu’elle est insoluble et à lâcher prise, tout simplement.

J’ai du mal à me résigner quand même. Ca résiste. Des idéaux, ça ne s’abandonne pas comme ça sur le bord de l’autoroute.

Nous évoluons dans une ère demise en récit de soi où il faut inventer sa légende personnelle. Il faut absolument avoir un “projet”. Savoir se dire et se mettre en scène à chaque instant, mettre en cohérence ce qui est arrivé avant avec ce qui arrivera plus tard. Il faut se vendre, certes. Mais surtout, il faut donner un sens à sa vie car aucune entité collective n’est plus en mesure de le faire pour nous . Les mentors se font rares. L’individualisme est aussi transgénérationnel, pas par choix mais par défaut de compétence à transmettre.

Toute liberté nouvelle s’accompagne de responsabilités, vous me direz.
C’est vrai.
Je continue de penser que cette liberté de pouvoir “être qui l’on veut”, “créer les éléments de sa propre vie”, “s’inventer soi-même” est une illusion. C’est un slogan marketing au même titre que “Just do it”. C’est du flan. Une fois lâché dans le grand bain, tu ne peux pas être “qui tu veux”. Ton origine et ta culture déterminent déjà une grande partie de ton “être”, ce que tu penses, comment tu y penses, avec qui tu parles et avec qui tu ne parleras jamais, les lieux que tu fréquentes et ceux que tu évites, aussi tes combats et ce que tu construits, forcément par rapport à ce que tu as connu. On ne peut pas créer en dehors de soi-même. On ne peut pas s’inventer en dehors non plus.

Le reste sera le fruit des circonstances, des imprévus, des accidents, des nécessités, des aléas.

Nous sommes libres de bosser dur. Aucun problème. De créer, de nous exprimer. De consommer. C’est déjà pas mal quand même, toute la planète ne peut pas en dire autant. Dans un monde régi par le capital, non, tu ne peux pas être qui tu veux. Surtout si comme presque nous tous tu viens du monde modeste, le majoritaire d’avant, le sédentaire, le monde paysan. En tuant la paysannerie, la modernité nous a précipité vers des possibles vertigineux, prometteurs, immenses. Peut-être faut-il simplement se souvenir que ces promesses ont été formulées par d’autres gens, d’autres classes, d’autres centres de pouvoir déjà construits sur les ruines d’autres mondes, morts avant nous. Ce pouvoir là nous dépasse. Nous nous y heurtons chaque jour sans toujours comprendre d’où vient cette violence là.

Le seul espace de liberté qui reste est spirituel, scientifique ou créatif, à mon sens. On ne peut s’élever que par là tout en restant libre. Voilà tout de même un bel espace à explorer pour se trouver soi-même.


Géographe de formation, Anne-Laure Fréant est la fondatrice de retourenfrance.fr et l’auteur du Guide du retour en France. Elle anime une communauté d’entraide de 8000 personnes revenues de l’étranger sur les média sociaux. Scientifique, écrivain dans sa tête, consultante pour startups et ministères quand l’occasion se présente.

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