Informatique documentaire dans les BU françaises (1995–2015) — 2/3

Couperin (1999-…)

Caveat lector : il ne s’agit pas d’une histoire, puisque je n’ai fait aucun effort de recherche ou de documentation, ce sont simplement mes souvenirs de la période et du sujet.

Je ne souhaite pas faire une histoire de Couperin ici, mais simplement parler des relations entre Couperin et l’informatique documentaire.

Couperin a été créé en 1999. Non pas tellement par 4 établissements, mais par 4 directeurs : Iris Reibel à Strasbourg, Jacqueline Gaude à Nancy, Marie-Hélène Bournat à Marseille et Jean-Claude Brouillard à Angers. Tous les 4 étaient conservateurs généraux, en fin de carrière, et tous les 4 pouvaient se permettre de ne pas tenir compte de la sous-direction des bibliothèques au Ministère. C’est très important pour la suite : Couperin s’est largement créé en opposition au ministère dont on fustigeait l’inaction en matière de documentation électronique, sous forme d’une association loi 1901 : c’était le choix de la « piraterie », on allait vite, on était informel, on prenait le ministère, ses lourdeurs et son costume à rayures, de vitesse.

Le premier contrat signé l’a été avec Elsevier : Couperin est né avec ce « Big Deal », qui a eu une influence décisive sur la suite. Et dans les premiers temps, Couperin s’est occupé de deux choses :

  • négocier de nouveaux contrats le plus vite possible, souvent simplement avec quelques mails entre un membre fondateur de Couperin et un commercial chez le prestataire.
  • accueillir de nouveaux adhérents et étendre les contrats au reste des BU françaises.

Le nombre d’adhérents augmentant rapidement, la structuration s’est tout de même un peu imposée. Le Président de Couperin en 2001–2, Jean-Yves Mérindol, Président de l’université de Strasbourg, et Iris Reibel, responsable du « bureau » de Couperin et directrice du SCD de la même université, étaient largement à la manœuvre. Ils ont alors dans l’idée de créer un certain nombre de départements, au-delà de la négociation de documentation. Ils pensent à l’archivage pérenne, aux « ressources alternatives » (Open Access, dirait-on aujourd’hui), etc. Dans l’immédiat, ils créent un département dit « technique », qui s’occuperait d’informatique documentaire.

Conservateur à Nancy 1, établissement fondateur, j’ai assisté, dans une salle de l’Enssib, à la toute première réunion de ce département technique. Pierre Chourreu, directeur à Toulouse 3, y représentait le « bureau des directeurs ». Autour de la table divers responsables informatiques, dont Michel Roland, du SCD de Nice, qui allait bientôt prendre le poste de conservateur pour mener à bien ce projet de branche « technique » de Couperin.

Je me souviens très clairement du mandat qui nous a été donné pour cette première réunion : certains établissements, dont Nancy 1 où j’étais avec Jean-Charles Houpier, et Nice, où étaient Michel Roland et, à l’époque, Dominique Rouger, avaient fait des bases de données MySQL et des pages PHP pour signaler les périodiques électroniques acquis via Couperin. Ce besoin de signalement était général : pouvait-on imaginer la réalisation d’un « portail Couperin » (c’était le vocabulaire de l’époque — déjà un peu daté il est vrai…) qui permettrait de gérer cette problématique au nom de chaque établissement ?

Si on reformulait la question avec le vocabulaire de 2015, cela donnerait : « pouvait-on faire une Knowledge Base nationale, avec un mécanisme de gestion des licences et des droits qui permette, au niveau local, de rendre le service de recherche et de linking attendu par les chercheurs dans les établissements ? »

Mais ayant créé cette structure bicéphale, avec un département « négociations » et un département « technique », les fondateurs ont passé la main (et sont partis à la retraite, les veinards). Les personnes importantes au bureau de Couperin étaient désormais François Cavalier (Lyon 1) et Louis Klee (Nice). Nathalie Marcerou était responsable du « pôle négociations », Michel Roland s’occupait du « pôle technique ».

On est alors fin 2002. Couperin avait beaucoup grandi, et les premiers contrats négociés, Elsevier en particulier, arrivaient à expiration. Le bureau était occupé par deux choses principalement : transformer l’association loi 1901 en Groupement d’Intérêt Public, à l’image de Renater (ce qu’ils n’obtiendront pas), et négocier le nouveau contrat Elsevier. Ils n’étaient pas absolument convaincus, je pense, que le développement de logiciels était une mission légitime de Couperin, et ils avaient désespérément besoin de ressources humaines pour mener leur mission principale, à savoir les négociations, à bien. Le département « technique » se trouva rapidement marginalisé. Plus exactement, il ne réussit jamais à faire sa place…

Un compromis fut néanmoins trouvé sur un projet « d’attente » : le groupe « technique » qui entourait Michel Roland réaliserait un cahier des charges pour la réalisation d’une base de données collective avec une interface de recherche simple au niveau du titre des ejournals. Cela revenait essentiellement à généraliser les bases de données de Nice et Nancy 1. Il était clair que cette solution devait être temporaire et permettre aux établissements qui n’avaient rien de proposer un signalement minimal. Une solution plus satisfaisante serait trouvée dans un second temps. Il était clair aussi, c’était inscrit dans le document remis par le groupe de travail, que la solution développée bénéficierait d’une licence Open Source. Le groupe remit son document au bureau de Couperin. Qui le transmit à l’Abes, qui trouva un accord avec le prestataire de son projet de « portail Sudoc », Archimed, pour réaliser quelque chose pouvant approcher de cet objectif. Mais il n’était plus Open Source et était assez loin de l’objectif initial : une base simple, au niveau du titre, réutilisable dans chaque établissement.

Le projet de l’Abes (APE pour Accès aux Périodiques Électroniques) ne fut jamais réellement abouti ni déployé dans les établissements, aux besoins desquels il ne répondait pas vraiment. Et aussi, en passant, par ce qu’un fournisseur, Ebsco, s’est réveillé en fournissant un produit similaire pour un prix modique. Mais je reviendrai dans un autre épisode sur le positionnement de l’ABES par rapport à ces questions.

Toujours est-il que le « Groupe technique » Couperin s’enlisa, fût rebaptisé « Etudes et Prospectives », ce qui n’est jamais bon signe. Quand Michel Roland quitta Couperin en 2005 le bureau clarifia en apparence la situation : Couperin n’avait pas vocation à faire du logiciel. Mais le besoin était là et la question des outils, finalement, pas si facile à éliminer. Évacuée par la porte, elle revint par la fenêtre : les bibliothécaires avaient besoin d’un outil de gestion de la documentation électronique, un Electronic Resources Management System (ERMS) comme il commençait, au milieu des années 2000, d’en exister sur le marché, Ex Libris ayant sorti, les premiers, un produit de ce type, baptisé Verde.

Un groupe d’établissements, Angers, Marseille, Lyon 2 et Paris 3 en particulier, avait commencé aux environs de 2005 de discuter collectivement avec les prestataires en vue d’un achat. Couperin ne voulait pas faire du logiciel, mais ne voulait pas non plus qu’un groupe d’établissements acquière un ERMS à l’extérieur du consortium. C’était le blocage, et on demanda aux établissements intéressés d’attendre… Finalement, le directeur de Paris 5, Jérôme Kalfon, désormais au bureau de Couperin, décida de prendre la main : Couperin ferait finalement du logiciel, mais il s’agirait exclusivement d’un outil de gestion interne. Un groupe d’établissements pilotes fut formé, mais qui ne comprenait plus que l’un des établissements de départ (Lyon 2), et un cahier des charges conçu, en prévision du lancement d’un appel d’offre et, éventuellement, du test d’une solution commerciale. Un des problèmes principaux de l’appel d’offre fut qu’il décrivait un logiciel qui n’existait pas sur le marché, devant satisfaire à la fois des besoins nationaux (Couperin), régionaux (le niveau SICD, PRES, UNR, etc. : les structures régionales diverses pouvaient avoir de la documentation à leur niveau), et locaux, au niveau de l’établissement. La solution développée à partir du produit commercial de la société SerialSolutions, qui tentait alors de s’implanter en France, ne permettait pas de répondre à ces besoins très spécifiques. Les établissements pilotes conclurent à l’échec du projet, qui fut abandonné sans être mis en production, en 2010.

Ce qui est intéressant dans ce parcours, c’est qu’on voit que les tentatives de collaborations autour du logiciel ont été nombreuses, dans le périmètre de Couperin, pendant la période 2000–2010, mais qu’aucune n’a réellement abouti. Si ce n’est, finalement, la BIMPE de Dominique Rouger. C’est-à-dire le projet le moins institutionnel et le plus « pirate », celui qui était, finalement, le plus dans l’esprit des fondateurs de Couperin.

Couperin et l’informatique documentaire, c’est l’histoire d’une occasion manquée pendant les années 2000, me semble-t-il. Couperin aurait pu être le socle d’un authentique consortium, issu du terrain, autour de l’informatique documentaire, comme il en existe souvent à l’étranger. Mais d’une certaine façon le choix des fondateurs, de rester « léger », s’est retourné contre eux : l’informatique documentaire nécessite des ressources et des compétences importantes et pérennes, une structure permanente. Occupé par les négociations de contrats, Couperin n’a jamais fait la mue qui aurait permis cette évolution. Et après cette décennie de tâtonnement, la situation est finalement clarifiée : Couperin ne fait pas d’informatique documentaire. C’est le rôle de l’abes.

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Autres épisodes dans cette série sur l’histoire de l’informatique documentaire dans les BU françaises (1995–2015):

Merci pour leur relecture, leurs commentaires, leurs souvenirs et leurs suggestions à R. Bérard, J. Bernon, M. Delhaye, JC Houpier, M. Roland.