Garrett et Travis touchent le fond — Partie 5/7 de la vraie histoire de Uber

Le Podcast épisode 5/7

Si vous avez manqué le début :
Partie 1/7 : Culture startup et piratage de masse
Partie 2/7 : Ouber ou Youber, telle est la question
Partie 3/7 : Le Purgatoire de Monsieur Kalanick
Partie 4/7 : One night in Paris et autres bullshit

Et nous voici pour ce 5eme épisode de 7 sur les débuts de Uber, le “side projet” qui a projeté Travis et Garrett, les 2 protagonistes, au rang de 48e personnes les plus riches du monde ex aequo au classement Forbes.

Lors du dernier épisode, nous avions laissé l’histoire au lancement de l’app sur l’app store fin mai 2010. L’app gagnait en traction et de plus en plus de chauffeurs utilisaient l’app (bon pas énorme quand même, ils seront 40 à la fin de l’été 2010). Le temps de lever de l’argent était venu et Garrett Camp et Travis Kalnick commencèrent à faire le tour des popotes. Il leur fallait de l’argent frais rapidement pour accélérer le déploiement de leur service à San Francisco. Bon, et aussi acheter des iphones. Plein d’iphones car pour convertir les chauffeurs à utiliser l’app rien ne valait de leur offrir un téléphone.

Iphone 3GS — 8Go. Le parfait cadeau pour un chauffeur de limousine. Pensez-y.

La recherche de financement pour ce premier round — qui sera appelé Angel Round — commença sérieusement à la mi-juin 2010. Angel round et pas seed round puisque, techniquement, le seed avait déjà été réalisé par Camp et Kalanick qui avaient investis 200 K$ l’année passée. L’argent investit l’étant à 90% par Garrett.

Pour ce premier round, la mise était ouverte à 25 K$ sur la base d’une valorisation de 10 millions de dollars.

AngelList

Pour les aider à faire connaître leur deal, ils demandèrent à un ami de les aider. cet ami s’appelait Naval Ravikant et il avait créé une mailing-list d’investisseurs accrédités SEC qui s’appelait AngelList.

Naval Ravikant

Travis connaissait Naval car ils étaient alors en conversation informelle pour devenir partenaires sur AngelList. C’est pour montrer à Travis la valeur de son réseau que Naval offrit de transmettre la levée de Ubercab aux investisseurs abonnés à sa newsletter.

Le mail fut envoyé le jeudi 17 juin 2010 à 165 investisseurs.

Le mail disait ceci : “Ubercab est le chauffeur privé pour tout le monde. Nous résolvons le problème de la rareté des taxis avec des voitures privées à la demande que les utilisateurs peuvent apeler via une application iphone ou un SMS”. Le mail précisait aussi que “L’idée de Ubercab est de Garrett Camp, fondateur et premier investisseur qui est en parallèle le CEO de StumbleUpon.” Et le message se poursuit : “ Travis Kalanick est notre “mega-adviser” et sera un investisseur au second round.” La belle affaire.

Le mais se terminait par un peu de Name dropping en citant Tim Ferris comme investisseur. A priori, il était investisseur dans Stumble Upon et pas encore dans Uber, mais passons, il fallait rassurer en montrant le sérieux de leur projet. Le mot de la fin appartenant au CEO Ryan Graves expliquant qu’il avait fait un stage en business développement à Foursquare avant de se conclure par la question «Could we make an intro ?».

Donc, je résume et je traduis. Le projet consiste à utiliser des limousines à la place de taxis. Donc, un micro marché (évalué à 122 millions de dollars par an) de personnes riches prêtes à payer leurs déplacements plus chers tant qu’il ont le “style”.

Et qui porte ce projet ?me demandez-vous…

Une équipe est composée de :
> Un Fondateur qui est en fait le CEO d’une autre boite et qui ne compte absolument pas passer à plein temps sur ce projet. 
> Un “Mega-advisor” dont on se demande ce qu’il fout là, ce qu’est ce titre à la con et qui était surtout connu pour avoir été poursuivi pour violation de droits d’auteurs. 
> Trois développeurs dont un à quart temps pour rendre service et parce qu’il a quelques pourcentages de l’affaire (Salazar).
> Et cerise sur le gateau, un CEO qui débarque d’on ne sait où, qui utilise la référence de Foursquare alors qu’il n’y a jamais travaillé et qui a été recruté il y a 3 mois.

Quelle équipe !

L’équipe en 2011. En reconnaissez-vous certains ?

Le résultat du message envoyé fut sans appel.

Littéralement !

Sans appel ! Genre 0 appels quoi.

Sur les 165 mails envoyés. 150 ne répondirent pas au mail et 1 investisseur se désabonna de la Mailing List. Peut-être Michael Ovitz ? Même les investisseurs connus pour leurs investissements de “saupoudrage” et qui investissaient généralement entre 5000 et 30 000 dollars déclinèrent.

Difficile de dire en ce début juillet 2010 que, malgré ce faux départ, cette levée de fond allait transformer les stratégies d’investissement de beaucoup de VC de la Silicon Valley.

Pas parce que les VC ont vu l’opportunité incroyable qui s’offrait à eux. Pas non plus parce qu’elle a été menée de façon audacieuse par Kalanick. Mais tout simplement parce que ceux qui vont refuser de participer vont le regretter amèrement…et pendant très longtemps. Certains VC vont, pendant des années, se présenter comme “celui qui n’a pas vu Uber” ou aller encore plus loin comme John Greathouse qui a écrit plusieurs articles de blog sur le sujet ou encore comme Dave McClure et Gary Vaynerchuck qui pourtant étaient aux premières loges car ils étaient amis avec Travis. Travis Kalanick a même aidé Gary a faire décoller son entreprise de conseil media.

Travis, Garrett et Gary. Dans le désordre : Le bon la brute et le truand.

La plupart des VC les plus connus de la vallée vont laisser passer le deal. Même ceux qui avaient gagnés de l’argent avec StumbleUpon ou RedSwoosh !

Comme par exemple David Hornik de August Capital, qui avait investi dans Red Swoosh, mais qui passa le deal parce qu’il n’aimait pas l’idée. Selon lui, le marché des personnes qui prenaient régulièrement une limousine ou une “blacks car” (souvent des Lincolns ou les Mercedes de couleur noire) n’était pas suffisamment important. N’oubliez pas qu’à ce moment là, il n’était pas question que n’importe qui devienne un chauffeur Uber après une formation et le paiement d’une licence. Il n’étaient pas non plus question d’ouvrir le service à “la plèbe” mais uniquement à ceux qui avaient les moyens de payer leur déplacement plus cher qu’un taxi.

David Hornik

Bon, la dernière fois que j’ai pris un UBER, c’était en 2017, avant l’arrivée de Taxify et j’ai fait la course dans une R21 qui sentait le diesel.

Comme quoi UBER a fait du chemin depuis.

Les raisons de dire non au deal Ubercab

Le top 3 des raisons qui revenaient encore et encore pour expliquer leur refus :

1 > Le marché de la limousine est trop petit.

Et là, on ne peut pas en vouloir aux Capital Risqueurs et Business Angels de ne pas avoir été plus clairvoyants. Le pitch d’Ubercab n’a rien à voir avec ce que l’entreprise deviendra. Comment voulez-vous que les VC prennent un pari sur un avenir que même les fondateurs ne voyaient pas ? D’autant qu’en juin 2010, il n’y avait que 10 chauffeurs qui utilisaient l’App et seulement une trentaine de courses le week-end. En plus, le marché des Limousines et des taxis à San Francisco était évalué par la SFMTA à 122 millions de dollars. Pour un investisseur sérieux..c’est peanuts ! En résumé les clients Uber devaient être : Travis, Garrett, le staff d’Uber et leurs amis. La seule statistique que Travis et Garrett pouvait donner aux investisseurs sans trop mythoner : 50% de ceux qui téléchargaient l’app l’utilisaient au moins une fois.

2 > Aucun des 2 fondateurs ne souhaite s’engager à plein temps.

A ce moment là, Ubercab est toujours un projet parallèle aux activités des deux co-fondateurs : Stumble Upon et se remettre de sa séparation d’avec Melody pour Garrett. Les filles et les voyages pour Travis.

Même leurs potes comme Gary Vaynerchuck qu’ils avaient revus plusieurs fois entre le JamPad et Leweb à Paris refusa d’investir pour la raison qu’aucun des deux associés ne souhaitait s’investir dans le projet à plein temps. Méfiance quand même dans ce personnage qui se vante de ne pas avoir investi tout de suite dans Uber mais qui finalement sera dans le premier round selon Techcrunch. Il n’a pas répondu à mes sollicitations pour se prononcer sur ce sujet. Normal, les faits datent d’il y a 10 ans quand même.

3 > Ryan Grave leur CEO n’avait que 3 mois d’ancienneté et aucune expérience.

C’est l’excuse que donna Dave McClure pour passer le deal. McClure sera le futur fondateur de 500startups, le concurrent de Y kombinator. Il est connu pour être un invesisseur qui saupoudre. C’est à dire qu’ il investit de petites sommes dans un maximum de deals possible plutôt que d’inverstir massivement dans quelques deals soigneusement choisis.

Dave McClure

Pendant un moment, il parlait de ce refus à qui voulait l’écouter tellement il s’en voulait. Il finit par en expliquer la vraie quelques années plus tard, je le cite : “Garrett et Travis étaient riches et fainéants”. Finalement il s’agissait de la raison n°2.

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Maintenant, je vous propose de nous arrêter un moment sur un VC qui ne s’en est toujours pas remis. Au point de publier plusieurs articles sur le sujet dans son blog : John Greathouse

John aura vu passer les 2 premières levées de fonds. Celle d’octobre 2010 et celle de février 2011. Le type ne s’en est jamais remis. Au point d’en faire un article d’auto flagellation publique sur Medium. Dans l’article, il va même jusqu’à surligner en rouge que s’il avait investi à l’été 2010 les 25 000 dollars demandés, il aurait pu — en 2016 date de l’article — empocher 4000 fois la mise de cet investissement. En plus il n’avait aucune excuse, il avait obtenu l’info via un ami commun de Kalanick et lui. Cet ami — qui reste anonyme dans l’article — doit sans doute être Jason Droege qui faisait parti de la bande de Scour et qui est aujourd’hui senior executive à Uber.

Ce genre de regret — qui semble être commun chez la plupart des VC qui ont rencontré Travis et dit non — peut expliquer pourquoi par la suite beaucoup de Startup au business modèle bancal mais proposant de devenir le “UBER de…”) recevront une oreille attentive de ces mêmes VC. Concernant Uber certains rattraperont le train à la levée suivante ou celle d’après ou encore celle d’après. D’autres par contre comme Andreessen-Orovitz investiront dans Lyft, le concurrent, par dépit après que Travis ait refusé les conditions proposées.

Il me reste à vous parler d’un autre investisseur. Un investisseur qui restera sur le banc de touche pour le premier tour mais qui aurait aimé y participer. Un investisseur qui suivait de très prêt les startups qui souhaitaient attaquer le marché du Taxi. Quelqu’un qui jouera plus tard un rôle important dans le départ de Kalanick. Un investisseur qui ne pouvait pas investir à ce premier round car le montant de celui-ci était trop petit.

Il s’agissait de Bill Gurley, Partner à Benchmark Capital.

Bill Gurley est grand

Bill suivait l’aventure Ubercab de trèèèès prêt et il invita Garrett et Travis à diner au restaurant français Absinthe pour faire connaissance. 
Etant un “habitué” du lieu, je vous déconseille leur pieuvre à la saucisse de Toulouse. Prenez le burger. Vous me remercierez.

Lors de ce diner, les deux fondateurs de Ubercab vont prendre un court d’histoire en accéléré des startups qui ont voulu « disrupter » le monde des taxis avant eux. Gurley était un puits sans fond concernant l’historique de ces projets qui depuis 1999 avaient précédés Ubercab. Finalement seul Uber survivrait.

Fin 2008, lors de sa rapide étude de marché Garrett avait identifié certains de ces projets mais ils n’en connaissait pas toute l’histoire. Enfin, toutes les histoires. Il ne connaissait pas non plus le rôle que Gurley avait joué dans ces startups. En résumé : Celui du sparadrap du capitaine Haddock en passant d’une startup à l’autre en se demandant à chaque fois s’il allait pouvoir y investir.

Historique des applications de taxi

SEAMLESSWHEEL

Commençons par nous rendre à New York en 1999 et rencontrer Jason Finger un jeune avocat associé dont la passion avec le droit avait commencé après avoir eu des démêlés juridiques avec son business de vente de lavallière qu’il avait lancé pendant l’université.

Jason Finger montre du doigt

Si vous suivez des séries américaines de droit comme Suits par exemple, vous savez qu’il est de coutume pour les jeunes avocats d’avoir des heures de travail interminables et qu’il arrive régulièrement qu’ils doivent diner au bureau. Jason décida de participer au bien-être de ses collègues en prenant l’habitude de faire le tour de l’étage pour collecter les commandes de ses collègues, coordonner les paiements qu’il réglait avec sa carte bancaire (pour recevoir un cashback de 2%) avant de distribuer les commandes reçues à ses collègues.

Le soir de Thanksgiving 99 où les restaurant étaient fermés, il aurait appelé Paul Appelbaum, un ancien camarade de fac, pour échanger avec lui sur l’idée qu’il venait d’avoir : Lancer un site référençant les restaurants, leur menus, leurs horaires et les jours de fermeture et qui facturaient directement les entreprises plutôt que les salariés.

En décembre 1999, il déposa les statuts de Seamlessweb et en avril 2000, un mois après ce que l’on appelait déjà l’éclatement de la bulle internet, il lança sans tambour ni trompette la plateforme — le portail — disait-on plutôt à l’époque «Seamlessweb» qui référençait les restaurants disposant d’un service de livraison à Manhattan. Le site permettait aux salariés de commander en ligne leur repas et aux restaurants d’envoyer leur facture directement à l’employeur sans faire débourser d’argent aux collaborateurs. Je vous rappelle qu’en 2000, beaucoup de monde craignait de rentrer son numéro de carte bancaire sur “les autoroutes de l’information”. Sans le savoir Seamlessweb allait discrètement révolutionner l’industrie de la restauration.

Il parla de son “Side project”, encore un, en le présentant comme étant le projet d’un ami à lui au CFO de sa firme en mettant en avant qu’il sera plus facile pour lui de limiter les montants autorisés par repas en fonction du niveau hiérarchique des salariés. Le CFO lui donna immédiatement sa carte en lui disant qu’il serait intéressé d’en savoir plus. De son coté, son associé avait la même discussion dans sa boite avec le même retour de son responsable.

Ils semblaient tenir une idée intéressante…

En quelque mois, ils levaient 347 000 dollars de love money auprès de 44 personnes, ce n’étaient pas les 800 000$ qu’ils cherchaient mais cela leur permettait au moins de démarrer. Sachant que lancer ce type de business était plus compliqué qu’aujourd’hui car les restaurants n’étaient pas équipés de mail, les commandes qui parvenaient à Seamless étaient imprimées et faxées aux restaurants. Jason devait souvent faire les livraisons lui-même.

Pendant la période qui suivit le 11 septembre, période durant laquelle tout le business s’est arrêté d’un coup, forçant Jason à payer de sa poche les salaires, une idée lui vint. Il devait y avoir un autre service qu’il pourrait développer pour se sortir de cette situation.

Il n’avait pas besoin d’aller très loin pour trouver. Le service d’intermédiation qu’il proposait avec les repas devrait pouvoir fonctionner avec d’autres services. Et une idée germa lentement.. Quelques mois plus tard, il renomma SeamlessWeb en Seamless Meals pour lancer un nouveau service qu’il appela Seamless Wheels.

L’idée était de faciliter la réservation et le règlement des Blacks Cars de New York en utilisant le même portail que pour les repas avec un point de départ et un point d’arrivée au lieu du menu. Comme si Uber Eats avait démarré avant Uber. Il enregistra www.seamlesswheels.com en 2003, développa un site proposant ses services de réservation en ligne et commença à en parler aux services des achats des cabinets d’avocat new yorkais qui étaient déjà ses clients.

Cette fois-ci, leur accueil fut mitigé, aussi mitigé que les investisseurs. Air connu : Les blacks cars ne sont qu’une niche. Il n’y a que les banquiers ou les avocats qui ont les moyens. Et puis, comme lui dira le coordinateur transport d’une firme d’avocat, des rumeurs circulaient que la mafia était impliquée dans le business des chauffeurs indépendants. Pour finir, les cabinets d’affaires ont une relation suivie avec des compagnies de limousines depuis des années. Mais bon, malgré les réticences, quelques clients ici et là, lui permis malgré tout de maintenir ce nouveau business à l’équilibre quelques temps.

Ceci jusqu’à un certain matin de 2005 — l’année ou Camp sortait diplômé de sa fac et que Travis se retrouvait seul à Red Swoosh — un message l’attendait sur le répondeur de Seamless. Il l’écouta une première fois et le fit écouter à sa femme Stéphanie : «Jason, nous comprenons que vous avez présenté un service de voiture à de grandes entreprises de New York. Nous ne pensons pas que ce soit une bonne idée. Les choses semblent aller bien avec votre affaire de livraison de repas. Pourquoi voulez vous élargir vos activités à d’autres secteurs ? Vous avez une si belle famille. Pourquoi ne passez-vous pas plus de temps avec votre si jolie petite fille plutôt ? »

Le message fit son effet. Peu importe d’où il provenait, il prouvait que Jason était en train de marcher sur les orteils d’une des firmes de transport qui n’avait pas envie de voir quelqu’un s’interposer entre eux et leur client.

C’était le moment pour lui de reconsidérer ce projet. Le site resta en ligne quelques temps mais l’année suivante Seamless fut rachetée et il fut demandé à Finger de se concentrer sur la croissance du business de la livraison plutôt que d’imaginer d’autres débouchés.

Des bouchers

Il quittera par la suite son job pour se lancer dans l’investissement et, bien sur, il suivra de près l’aventure Ubercab. Il dira bien volontiers à son entourage “qu’il avait eu l’idée avant”. Sauf que avant, il n’y avait pas de Smartphone, il n’y avait pas de GPS et lui visait les entreprises…pas le grand public.

Seamless Wheels disparaissait dans un silence assourdissant mais deux ans plus tard un autre projet, plus ambitieux, allait prendre sa place.

TAXIMAGIC

Bien que Seamless Wheels est disparu, le problème des entreprises utilisant beaucoup de taxis existait toujours. La collecte et le traitement des facturettes et leur remboursement étaient une galère pour les salariés et une perte de temps pour les services comptables. Il ne sera donc pas surprenant que d’autres personnes que Finger avaient identifié ce problème. D’autres personnes comme Tom DePasquale, un homme d’affaire qui décida d’essayer quelque chose dans ce domaine avec RideCharge.

Juste comme AltaVista et lycos ont précédés Google, comme MySpace à dominé le marché avant Facebook et comme Flickr était l’endroit ou partager ses photos avant Instagram, RideCharge est ce qui se rapproche le plus de ce que deviendra UBER.

Tom depasquale

Depasquale fit fortune en lançant à la fin des années 90 Outtask, une entreprise qui commercialisait un logiciel en saas appelé Cliqbook — à mon avis c’est lui qui a du trouver ces noms de marques — qui permettait aux salariés de gérer leurs dépenses en billet d’avion.

En 2006, Concur, l’un des plus importants logiciels de suivi des dépenses racheta Outtask et Depasquale en devint le VP avec une majorité des parts. En 2007, nous y arrivons, Depasquale lança une société annexe appelée Ridecharge avec un ancien collaborateur Sanders Partee et un ingénieur russe George Arison qui était chargé de développer un site qui fonctionnerai pour Blackberry, alors la marque la plus utilisée dans le monde professionnel et pour le Palm.

Le passager utilisait son téléphone pour se rendre à l’adresse www.ridecharge.com et commander un taxi par SMS ou par téléphone. A la fin de la course, le client utilisait une application web pour payer avec sa carte bleue la somme de la course donnée par le taximètre. Il recevait ensuite un mail avec la facture. RideCharge prenait 1,5$ de commission sur un taxi et 3 sur une limo.

Ridecharge

RideCharge deviendra Taximagic après la sortie de l’IPhone 3GS. Je persiste à penser que c’est Depasquale qui donne tous les noms dans cette baraque. La sortie de l’app sera rendue officielle dans un article de Jessica Dolcourt publié dans cnet.com en Mars 2009. Date à laquelle Salazar commençait à développer la version béta de Ubercab.

Voilà ce que dit L’article : “Les voyageurs réguliers pourront objecter qu’ils n’ont pas besoin de RideCharge. La plupart des hôtels, par exemple ont des flottes de taxis ou des services de conciergerie qui se chargent de vous trouver une voiture. Si vous êtes à un endroit fixe, vous pouvez aussi prendre quelques minutes pour appeler un dispatcher. Cependant, RideCharge peut avoir son utilité pour les piétons ayant des problèmes pour trouver un taxi, et pour ceux qui préfèrent être sur de trouver et ne pas perdre à chercher ou ceux qui préfèrent écrire que parler.
Pour les fans d’Apple, RideCharge offre aussi une version beaucoup plus sexy pour iPhone appelé TaxiMagic. Cette application gratuite vous permet d’appeler une compagnies de taxi dans 25 villes américaines et vous laisse suivre la progression du taxi. Mais il ne dispose pas de fonction de paiement intégrée. Ce qui signifie que vous payez directement le taxi sans surcharge pour vous.”

A part le système de paiement, cela ressemble fort à ce que sera l’app d’Uber quand elle sera mise en ligne….plus d’un an plus tard ! Alors que s’est-il passé, qu’est ce qui a mal tourné et pourquoi je ne vous raconte pas la vie et l’oeuvre de Tom dePasquale et de George Arison plutôt que vous parler de Garrett Camp et de Travis Kalanick ?

George Arison, l’homme qui misa sur le mauvais cheval.

En regardant les chiffres, Taximagic était pourtant bien parti avec des pics de 70 000 téléchargements par jour.

Mais voilà.

TaxiMagic n’a pas disrupté , TaxiMagic n’a pas dérangé, et surtout pas l’industrie du taxi. TaxiMagic, c’était le nouveau copain de votre soeur qui est invité pour la première fois par vos parents à déjeuner et qui est là pour se faire accepter. Ils n’ont donc pas commencé à dire que leur belle-mère était vielle et mal fagotée, ils ont sagement aidé à mettre la table. En d’autres mots, il ont cherché à se faire accepté des taxis sans chercher à les brusquer et à leur offrir des services qui leur était avantageux. Même s’ils n’en voulaient pas…

TaxiMagic s’est intégré dans les logiciels de dispatch utilisés par les compa-gnies de taxi comme «Mobile knowledge» et «DDS wireless» qui étaient largement utilisés par la flotte Yellow Taxis. Contrairement à Ubercab l’année suivante, ils ne pouvaient pas montrer la situation réelle du taxi sur l’écran du passager comme annoncé. Le système de dispatch n’était pas basé sur le GPS du téléphone masi sur l’adresse donnée par le client. A la place l’app recevait du texte annonçant la prise en compte de la course, le nom du taxi et la distance du taxi du point de collecte au moment de la prise en compte de la course.

TaxiMagic, c’est magique

Ainsi, bien qu’ils avaient un an d’avance sur Ubercab, ils ne disposent pas de l’affichage de la voiture en temps réel sur Google Maps, ni du système de paiement dans lequel le passager pré-enregistre sa carte bancaire.

Même leur stratégie de conquête n’était pas du tout la même, L’équipe de Taximagic a pris le raccourci de proposer un système aux dirigeants des compagnies de taxis. Fastoche ! Selon la SFMTA, il n’y avait que 23 compagnies à appeler.

George Arison, le développeur Russe improvisé responsable du développement, ne s’est donc pas tapé la liste des chauffeurs notés dans Yelp pour leur proposer leur service. Il n’a pas fait de porte à porte pour rencontrer les chauffeurs, ni passé plusieurs jours à partager la vie des conducteurs de Black Cars pour comprendre leur métier comme le fera Ryan Graves.

Arison rencontrait les dirigeants des flottes de taxis en tant que fournisseur. Pas en tant que pyromane comme Kalanick.

Au bout de quelques mois, il avait cependant compris plusieurs choses concernant le monde des taxis :
> Ils étaient à l’âge de pierre en terme de technologie. La radio fonctionnait très bien pour le dispatch alors pourquoi voudriez-vous que ça change ? Les compagnies de taxi étaient si résistantes au changement qu’aucune technologie ne leur ferait changer la façon de conduire leur business.
> Que les taxis étaient souvent en guerre contre leur propriétaire concernant le prix de la location de la voiture qui était de 40 000$ en moyenne dans les grandes villes. Les chauffeurs en voulaient aussi à leur patron pour des problèmes de salaires et des problèmes d’horaires de travail.
> Que les flottes étaient en guerre entre elles pour des histoires de part de marché auxquelles étaient liés des bonus ridicules.
> Et personne ne s’intéressait à ce que pouvait penser les passagers qui n’étaient jamais les mêmes. Il n’y avait pas de notation ou de pénalité pour un mauvais service tant que le propriétaire de la voiture touchait son argent. Même s’il rallongeait les parcours en étant au téléphone en conduisant comme un cinglé d’une seule main le chauffeur ne risquait rien de la part du passager.

En résumé, le système était cassé.

Il fallait le remplacer, pas chercher à le réparer avec une app, du sparadrap et de la magie. Quand un utilisateur de TaxiMagic commandait un taxi, le système de dispatch déjà existant n’assignait pas forcément la course au chauffeur le plus proche mais à celui qui n’avait pas eu de passager depuis le plus longtemps. Et il n’y avait aucun honneur ou fidélité entre voleur ! Si un chauffeur sur sa route pour chercher un passager TaxiMagic voyait une famille avec des valises qui indiquaient que cette famille se rendait à l’aéroport…ben…le client TaxiMagic pouvait attendre son taxi en vain.

Lors de l’été 2009, alors que Ubercab était capitalisée à 200 000 dollars par Garrett Camp et que Kalanick devenait officiellement un “advisor” — en d’autre mot, celui qui allait faire avancer son idée pendant que Camp bossait à plein temps à StumbleUpon — George Arison reçu plusieurs visites d’un certain Bill Gurley, d’origine texane et Partner à Benchmark, l’un des plus grand fonds d’investissement de la Silicon Valley et qui avait notamment investit dans ebay. Nous y voilà… Bill cherchait à investir dans un système qui simplifierait et rendrait plus efficace le monde archaïque des transports urbains.

A votre avis. Pourquoi Bill Gurley s’intéressait à ce sujet ? Laissez-moi vous poser une question. A votre avis quelle est la cible visée par une app permettant de remplacer les taxis par des limousines à San Francisco ?

> Des gens qui ont besoin de se déplacer souvent.
> Des gens qui estiment que payer une course plus chère qu’un taxi se justifie si c’est plus facile, plus sur et plus rapide.
> Des gens, surement early adopters qui apprécient la tech au point d’avoir un smartphone en 2009.
> Des gens qui ont du pognon.

En résumé, des cadres, de la tech, de la finance et des hommes et ou femmes d’affaires. Vous ne trouvez pas que ça répond pas mal au profil robot d’un VC?

Gurley investissait dans des projets qu’il utilisait personnellement. C’est aussi ce qui allait faciliter la tâche de Kalanick lors de ses levées de fonds de 2010 et 2011 : ceux à qui il allait demander d’investir étaient des utilisateurs du service en puissance !

Gurley rendra plusieurs visites à Depasquale pour étudier dans le détail les résultats et la techno de TaxiMagic. Finalement, il proposera à Depasquale d’investir 8 millions pour une évaluation de 32 millions. 8 millions alors que pourtant Gurley avait des réserves du fait que TaxiMagic appartenait à 30% à Concur et que l’app dépendait trop de la capacité du monde des taxis à accepter le changement des nouvelles technologies.

Mais voilà. Deux choses :

> La première, si vous me permettez de glicher un clissé, de glisser un cliché, à 51 ans en 2009 Depasquale était de la vieille école. Il y avait une différence culturelle entre lui et Bill Gurley. Depasquale était un bâtisseur, comme il le présente sur son profil Linkedin. Avant de fusionner avec Concur, il avait construit Outtask de 0 à 16 millions de dollars de revenu par an sans investissement extérieur. Donc finalement, du point de vue de Depasquale, avec sa proposition à 8 millions, Gurley n’a fait que valider que son idée était bonne. En plus, ces 8 millions aurait donné à Gurley une place importante au board et donc réduit sa propre position de Chairman durement gagnée. A la sueur de son front. Entre avoir 10% de 1000 ou 100% de 10, il avait choisi.

> Ensuite, il n’était pas d’accord avec Gurley qui pensait que TaxiMagic avait, certes, du potentiel mais que le service devait très rapidement quitter le marché des taxis pour impliquer les Black Cars dont le fonctionnement était légalement plus simple. Il parla même à Depasquale de lancer LimoMagic. Mais non, pour Depasquale le changement devait provenir des taxis eux-mêmes. Et on peut le comprendre. Il ne voyait pas ce qui n’était pas là. Il ne voyait pas comment la législation allait changer vu les enjeux du secteur des taxis. Déjà à l’époque des médaillons se vendaient au delà du million de dollars dans certaines villes.

Depasquale refusa donc l’offre de Bill Gurley. Il s’en vantera même auprès d’Arison d’être à la tête de l’entreprise qui a dit non à Benchmark.

TaxiMagic après le refus de Depasquale

Alors oui, c’est facile de le dire aujourd’hui, mais Depasquale a surtout montré un manque de vision. Le même manque de vision de certaines grandes entreprises qui allaient permettre à Amazon, Tesla, Facebook ou Google de devenir ces putains de montres que l’on connaît aujourd’hui. C’était hors de portée de l’esprit de Depasquale d’imaginer que 2 trentenaires allaient développer une app et mettre sans dessus dessous une industrie vielle de 100 ans sans s’inquiéter des lois en vigueurs. Enfin au début. Et s’en sortir. Enfin surtout vers la fin.

C’est ici que Depasquale sort de scène. Il renommera TaxiMagic en Curb en 2014 mais il ne sortira jamais de l’industrie du taxi et l’App notée une étoile sur l’Appstore ne fera que vivoter avant d’être vendue une bouchée de pain par Verifone Taxi Systems en 2015 pour remplacer sa propre application way2ride. Sans doute dans les 2 millions. Pas mal d’articles dans la presse tech annonçait à ce moment que grâce à cet achat les taxis allaient avoir leur revanche sur Uber. Oui oui, et la marmotte…

Enfin arrive le troisième service pré-Uber.

CABULOUS

Parmi les entreprises qui ont créées avant Uber on ne peut pas oublier Cabulous qui avec TaxiMagic étaient les 2 apps que Camp avait identifié comme potentiellement concurrentes quand il réfléchissait à son projet en 2008.

Restons en 2008 et suivons l’initiative lancée par”Best Buy”, le Darty américain pour se doter d’un incubateur maison appelé Project Upstart qui était destiné à valoriser les idées de ses collaborateurs. L’idée était simple et beaucoup d’autres entreprises à travers le monde se sont depuis équipé d’un tel programme : si une l’idée proposée par un collaborateur à un correspondant innovation était retenue, il quittait son emploi pour rejoindre le programme de 10 semaines à La Brea park à Los Angeles pour le prototyper. 10 semaines pendant lesquelles les collaborateurs rencontraient des experts externes sélectionnés en fonction du domaine de leur idée.

Ce projet Upstart, comme beaucoup d’initiatives corporate du moment promettait : 
> de construire un programme d’innovation qui durerait dans le temps, 
>de réduire les risques des projets, 
>d’attirer et de retenir les talents entrepreneuriaux (me demandez pas ce que ça veut dire) et 
>de faciliter l’intégration des opportunités de business émergentes

Enfin, c’est ce que promettait le PowerPoint de présentation de l’époque car en réalité ce projet ne durera qu’un an.

On pouvait le deviner rien qu’en lisant la phrase sans fin qui est sur la première phrase du PPT : “Garder l’innovation et l’entrepreneuriat vivant même lors de temps économiques difficiles en dépensant peu de capital, en ne donnant pas beaucoup de temps aux équipes, en se concentrant sur le le développement des talents entrepreneuriaux et en utilisant tout cela pour faire des innovations collaborative avec d’autres entreprises moins effrayantes”.

Oui. Une seule phrase. Une seule virgule.

Projet Upstart

Pourtant, un projet prometteur est ressorti de ce gâchis. En ce printemps 2008, Daniel Garcia un technicien de la Geek Squad, l’unité qui se déplace chez les clients Best Buy pour leur installer leur télé 4K ou leur four à micro-onde, parce qu’il faut être un Geek pour ça à priori , proposa de trouver un moyen pour que les clients puissent voir sur une carte la progression de l’équipe d’installateurs se dirigeant vers chez eux. L’idée sera retenue et Garcia invité à rejoindre Upstart. Deux stagiaires qui lui furent attribués en plus des experts internes pour l’aider à prototyper cette idée.

A moitié chemin des 10 semaines du programme, Garcia et ses collègues réalisèrent que l’idée n’était pas si géniale que ça. Trop complexe à mettre en oeuvre pour peu de bénéfice client. Sauf pour John Wolpert, l’un des intervenants et organisateur de l’incubateur Best Buy pour lequel il s’était inspiré sur le modèle de l’incubateur Austin Extreme Blue Lab qu’il avait lui même dirigé pour le compte d’IBM. John Wolpert proposa d’utiliser cette idée pour les taxis. L’un des stagiaires attachés au développement de l’idée était fan d’un app de scrabble appelé scrabulous, le projet fut baptisé Cabulous.

John Wolpert ou Gus Fenimore ?

Wolpert demanda à la direction de garder l’idée pour lui-même et de développer Cabulous en dehors de Best Buy. Les dirigeants étant à cette époque surtout inquiets de la tournure des événements avec les effets de la crise des subprimes sur le marché de l’immobilier et donc de la décoration intérieure ne firent pas de difficultés et ne prirent même pas d’equity dans l’affaire comme c’est la plupart du temps la règle dans des Spin-off.

Wolpert devint fondateur et CEO et s’installa à Pivotal un incubateur de San Francisco situé, comme c’est original, à SOMA. Il embaucha un développeur argentin et commença a lui faire développer son app pour smartphone pendant qu’il se chargeait d’approcher les compagnies de taxi. Yellow cab, la plus grande compagnie de taxi de SF était déjà en contrat avec une société de dispatch. La seconde plus grande Luxor était sous bannière TaxiMagic. Il restait la Desoto et la San Francisco Green cab. Ils autorisèrent Wolpert à présenter son projet directement aux chauffeurs. S’ensuivra de longues heures assis à l’avant de taxis pour comprendre la vie de ces chauffeurs de taxis qui avaient parfois attendus 15 ans — voir d’avantage — pour obtenir leur médaillon et sur lequel ils comptaient pour obtenir une source stable de revenus.

Pas étonnant que Wolpert devint vraiment amoureux de cette profession et chercha à créer un service qui rendrait la vie plus facile de ceux dont il était devenu proche. Il voulait sincèrement rendre la profession plus efficace et développer leurs revenus. C’est ce qui fut son erreur.

Si Seamless Wheels était arrivé trop tôt, si Taxi Magic avait souffert de l’égo et de l’entêtement de son dirigeant, Cabulous allait être perdu par trop d’empathie.

Wolpert sera le gars gentil. Il était dans le win-win comme disaient les consultants au début des années 2000. Il n’avait pas la personnalité d’un iconoclaste, d’un vendeur ou simplement d’un négociateur. Il avait une idée qui selon lui pouvait vraiment aider les taxis et il s’attendait que d’eux-mêmes les taxis le comprennent et adoptent son service. Ta daaa.

L’application fut lancée sur l’App store en novembre 2009, 8 mois avant celle d’Ubercab. Elle offrait beaucoup de fonctionnalités que l’on retrouvera dans celle-ci. Comme TaxiMagic, il était possible de commander un taxi par l’App ou d’appeler le dispatch mais grosse amélioration par rapport à Taximagic, Cabulous permettait au client de voir arriver le taxi sur une carte. Le client pouvait même mettre des chauffeurs en favori et les appeler spécifiquement. Ce qui était une idée géniale si l’app avait survécue car cela aurait forcé les chauffeurs à faire un minimum de relation client. Ou au moins d’être sympa. Un minimum.

Cabulous

Par contre, contrairement à ce qu’offrira Uber, il n’était pas possible de payer par l’app. Le client devait toujours payer le chauffeur de taxi selon ce qui était indiqué au compteur. Pensez-vous, c’était une application faites pour les chauffeurs de taxi qui ne voulaient pas de lecteur de carte bancaire qui leur aurait fait perdre un pourcentage important et rendu plus transparent vis à vis du fisc.

Ensuite Cabulous ne donnait pas d’iPhone gratuit avec son application comme le fera Ryan Graves pour distribuer Ubercab. Il organisera une après-midi porte ouvert dans un café sur Polk Street et offrira café et donuts pour ressortir de la réunion en ayant appris que beaucoup de chauffeurs de taxi étaient déjà équipés en iphones. L’info à coté de laquelle il passera, malheureusement pour lui, est que si les compagnies de taxis étaient technologiquement des dinosaures, les chauffeurs de taxis quand à eux ne l’étaient pas. La plupart avaient Jailbraké et débloqué leur téléphone pour ne pas avoir à prendre d’abonnement à AT&T qui étaient alors le Itinéris de l’époque. Résultat, l’app qui avait été développé pour AT&T fonctionnait mal ou pas du tout sur ces téléphones.

Le plus gros problème reste à venir. Cabulous ne maitrisera pas le dispatch des conducteurs qui utilisaient l’app. L’app ne pouvait donc pas les diriger les chauffeurs vers les endroits où ils étaient en demande. Ils n’avaient aucun pouvoir sur les tarifs pratiqués et donc aucun avantage concurrentiel. Donc quand un taxi était suffisamment occupé en soir ou en week-end, celui-ci n’utilisait pas l’App, pas besoin, ce qui faisait que certains vendredi ou samedi soir il n’y avait aucune voiture visible sur Cabulous. Ce qui était loin d’être fabulous.

Après avoir financé lui-même l’entreprise, Wolpert se lança en quête de capital. Trois groupes de business Angels s’accordèrent pour une première levée de fond de 600 000 dollars en décembre 2009. Même s’ils lèveront 7,3 millions en série A en 2012, ils auraient levé 10 milliards que le résultat aurait été le même !

Pourtant une opportunité se présenta… je vous laisse deviner de la part de qui..

Je suis….Un certain partner de Benchmark au fort accent texan qui cherchait une opportunité d’investissement dans une app dans le secteur du transport individuel et qui avait fait une proposition d’investissement à TaxiMagic qui avait été refusée…

Je suis je suis..

Oui…Bill Gurley !

Ce bon vieux Bill qui appela — out of the blue comme on ne dit pas dans le jura — pour demander s’il restait de la place dans le tour de table. Wolpert lui répondit qu’il ne restait presque plus de place, en tout cas, pas assez pour avoir l’intérêt de Benchmark Capital qu’il savait investir par millions. Gurley, bon joueur, luidonna alors le conseil de commencer par lancer leur service dans une banlieue spécifique — c’est ce qu’en langage startup on appelle le Focusing — plutôt que d’attaquer toute la ville au même moment et raccrocha.

Ce que ne pouvait pas savoir Bill Gurley est que fin Juin 2010, Ryan Graves rencontrera Wolpert. Celui-ci fut plutôt amical mais si il ne croyait pas au fait d’utiliser les chauffeurs de limousine. En même temps, il ne les avait pas identifié comme ressources. La discussion avec Ryan fut agréable. En tout cas, jusqu’à ce que Kalanick se joigne à la eux.

La suite n’était pas non plus dans le récit de Gurley car cela n’était pas encore arrivé. La fin de Cabulous était programmée. Wolpert quitta Cabulous en 2011 laissant sa place à un CEO plus expérimenté, Steve Humphreys. En 2012, Cabulous changera de nom en Flywheels et commencera a apparaitre en autocollant sur les taxis appartenant à la compagnie Desoto. Les clients pourront alors enfin peuvent payer via l’application comme l’application d’Uber. Les taxis de leur coté seront facturés 60 cent par course et payer un abonnement de $10 par mois. Vous vous doutez bien que Wolpert regrettera amèrement de ne pas avoir viré les investisseurs qu’il avait déjà pour faire monter à bord Gurley qui semblait savoir ce qu’il fallait faire.

Depuis, tapis dans l’ombre, Bill Gurley attendait la prochaine opportunité. Et cette prochaine opportunité semblait s’appeler…Ubercab.

Revenons à ce diner dans ce restaurant français de San Francisco. Devant leurs assiettes vides et celle de Gurley encore à moitié peine et froide, Travis et Garrett avait écouté son récit de bout en bout. Garrett l’avait interrompu seulement ici et là par des questions techniques et Kalanick par des questions plus marketing et financières. Les deux cofondateurs connaissaient les noms mais ignoraient les origines de chaque projet. Ils avaient retenus plusieurs choses : Attention au taxi, attention à la mafia et attention à ne pas développer leur projet sans l’aide de Bill Gurley.

En les quittant plus tard dans la soirée, Gurley qui leur dit qu’il allait essayer de convaincre ses partenaires d’investir dans ce premier round bien qu’ils n’investissaient pas en Seed.

Quelques jours plus tard, c’était attendu, Gurley appela Kalanick pour lui dire que ses partenaires n’avaient pas été convaincu et qu’il était obligé de passer le deal mais qu’il aimerait être le premier à être appelé quand ils ouvriraient une série A.

Ce ne sera effectivement que partie remise.

Les investisseurs qui empocheront 4000 fois leur mise

Puis, il y a les investisseurs qui dirent oui.

Un premier investisseur se montra intéressé. Rob Hayes de First Round Capital qui avait investi dans StumbleUpon et suivait les comptes twitter de l’époque de Garrett @GMC et de Kalanick @Konatbone. Il voyait de temps en temps dans leurs timelines des références à Ubercab et se demandait ce dont il pouvait s’agir. C’est lui qui le 15 juin 2010, 3 semaines après le lancement sur l’app store, adressa un mail à Camp intitulé de manière originale «Ubercab» et dans le corps du message «Je vais mordre à l’hameçon. Puis-je en savoir plus ?: - )» Avec 2 point + tiret + parenthèse fermée . Vous savez le smiley de vieux.

Démerdez-vous

Kalanick étant absent, Garrett transféra le mail à Graves qui appela Hayes pour lui faire le Pitch. Un salarié de 3 mois qui pitche un investisseur intéressé… c’est pas de la responsabilisation…c’est de l’inconscience.

Hayes dira par la suite — est-ce vrai ou veut-il se vanter de sa clairvoyance ? — qu’il avait senti le fort potentiel du projet et que si cela fonctionnait à San Francico cela devrait pouvoir fonctionner partout car ce système était meilleur que celui en place et qu’il résolvait vraiment un problème. Par contre, selon lui, n’utiliser que le marché des black cars et des limousines comme proxy était une erreur. Il n’était pas non plus sur que cela fonctionnerait à NYC.

Mais Camp et Kalanick avaient un réseau relationnel auprès des VC qui avaient de l’argent et des CV d’entrepreneurs qui avaient fait une “exit”. Qui avaient vendus leur boite. Ce qui ouvrait quelques portes.

Le premier tour de financement de UBERCAB en Seed fut donc mené par First round capital qui investit 450 000 dollars à une valorisation de 4 millions pre-money — ce qui est ridicule et une erreur pour Camp et Kalanick qui montre qu’ils se sont précipités sur le pognon ou qu’eux même n’étaient pas convaincu que leur idée valait d’avantage. En tout cas l’equity en vente ne donnait qu’une minorité de droite de votes, Kalanick, veillant bien soigneusement que Camp et lui gardent le contrôle. Les 450 000 dollars seront complétés par le fond de Chris Sacca “Lowercase Capital” pour 300 K$ (Lowercase possèdera jusqu’à 4% de UBER). Sacca avait développé une amitié avec Travis qu’il avait invité à plusieurs reprises chez lui. Il connaissait la complémentarité des deux fondateurs d’Ubercab et il misaitd’avantage sur le binôme que sur l’idée en elle-même.

27 autres investisseurs rejoindront First round capital et Lowercase Capital et ce premier tout de table atteindra le montant de 1,25 millions de dollars. Le closing se fera en Octobre 2010.

Dans cette liste d’investisseurs on trouve quelques surprises :

> Shawn Fanning, co-créateur de Napster et ami de Kalanick,

> Mitch Kapor, le créateur de Lotus Note et premier investisseur dans StumbleUpon qui, toujours furieux contre lui-même d’avoir demandé à Evan Williams le fondateur Odeo — une entreprise de diffusion de Podcast — de lui rendre l’argent qu’il y avait investi juste avant que Odeo ne pivote et ne prenne le nom de Twitter. Il poursuivait avec tellement d’agressivité tous les leads qu’il trouvait qu’il dira à Camp avec un humour discutable : “Si tu me laisses pas entrer dans le deal, je te tue”.

> Scott Belsky le fondateur de Behance et l’une de mes sources pour cette histoire. Petite page de pub, je l’ai interviewé récemment dans un épisode d’innovation Weekly consacré au futur des métiers du design. Je vous laisse regarder sur youtube.

Scott Belsky

> Alfred Lin qui était alors COO de Zappos et pas encore à Sequoia. Il dira que son investissement dans Uber prouve que la chance n’est pas étrangère aux investissements faits dans la Silicon Valley. Il avait des doutes que l’App puisse un jour fonctionner chez lui à Las Vegas. Après avoir essayé l’App à San Francisco, il fut convaincu qu’il devait participer. Comme Chris Sacca, il trouvait que des fondateurs aussi passionnés par leur projet se devaient de diriger l’entreprise, pas un salarié de 3 mois.

> David Cohen, qui a co-fondé l’accélérateur Techstars en 2006 — qui a ouvert en 2018 à Paris — a eu la chance de pouvoir investir quand Ryan Graves alla chercher sa femme Molly à Chicago en voiture lors de son déménagement pour San Francisco. Sur le chemin, tout en conduisant il ne cessa d’appeler des VC et de les pitcher — au point ou plus tard Kalanick tweetera que Molly qui connaissait le spiel par coeur pouvait remplacer Ryan. En passant par Boulder dans le Colorado, Ryan rencontra David qui en fut pour 50K$. La chance fait partie du jeu bloguera Cohen plus tard confirmant ce que pensait Alfred Lin.

> Jason Calacanis, un blogger et fondateur de weblogs vendu 30 millions à AOL et qui fut aussi General Manager de Netscape. Il connaissait Kalanick pour l’avoir interviewé lors de sa période Scour et ils étaient resté en contact depuis. Calacanis a fait parlé de lui en 2018 lorsqu’il a vendu toutes ses parts de Facebook en traitant Zuckerberg d’immoral et en appelant les fondateurs de startups de ne jamais vendre à Facebook.

> Gary Vaynerchuck qui pourtant répète à l’envie comme s’il en était fier d’avoir passé 2 fois l’offre d’investir dans Uber. Il se retrouve dans la liste Crunchbase des 29 investisseurs. Eh bien Gary, un peu de Storytelling ?

Il y a un autre investisseur qui est un cas particulier. Ravikant de Angellist — si vous vous souvenez de lui — qui n’a pas pu investir les 100K$ qu’il souhaitait. Il a préféré attendre la fin du round pour éviter d’apparaître comme ayant eu un avantage pour avoir été le premier à être au courant. Quand finalement il fit son offre, Ryan lui répondit qu’il n’avait plus de place pour son argent. Finalement, avec l’intervention de Travis, il pu tout de même mettre 25 000 dollars qui sera l’investissement le plus rémunérateur qu’il fera jamais. Pour info, 25 000 dollars investis à ce moment là valent «100 millions de dollars» en 2018. Ses valeurs business, bien que respectables, lui auront fait perdre 300 millions de dollars.

Si le closing fut annoncé à la presse le 15 octobre 2010, il se déroula en juillet et deux choses furent décidées à ce moment là :
> Que la petite équipe devra s’étoffer et iraient s’installer dans les locaux de First Round Capital dans le quartier de South of Market sur la 10th à un bloc du HQ de Twitter.
> Que l’un des fondateurs passerait à plein temps sur le projet le plus rapidement possible.

Fini de rire les gars ! Austin entre en scène

C’est aussi à cette époque qu’entra en scène une jeune femme qui jouera un rôle très important quand Uber commencera à s’installer dans d’autres villes : Austin Geidt.

Ryan et Austin regardent un mur

Fraîche diplômée de Berkeley, ancienne Addict à l’héroïne (c’est elle qui en parle) et désespérée de trouver un job, elle venait de recevoir une réponse négative pour un job de barista le matin même quand elle vit passer un tweet de Jason Calacanis parlant d’une application de taxi qui cherchait un stagiaire en marketing.

Elle envoya un DM via Twitter à Ryan Graves lui écrivant «Qu’il devrait lui laisser sa chance». A se demander s’il y aurait eu Uber sans Twitter. Ryan ayant lui lui-même trouvé son emploi à Uber de cette façon, il l’appela illico et demanda à Austin de réaliser une présentation sur elle et sur ce qu’elle imaginait pouvoir faire à Uber le jour même. Exactement ce que Travis lui avait demandé lors de son recrutement à lui. Graves apprécia la présentation qu’il reçu le jour même et la rencontra le lendemain.

Austin Geidt entrera la semaine suivante chez Uber comme salariée N°4 pour le rôle de stagiaire marketing.

Austin Geidt. Cliente Uber.

C’est à Austin que l’on doit les premiers essais de campagnes marketing sur Twitter destinées à augmenter le nombre d’utilisateurs. Comme par exemple d’annoncer que s’il y a 100 personnes qui s’inscrivent au service dans les prochaines 24 heures, les courses seront à moitié-prix le lendemain. Il n’y eu que 80 inscrits lors de la première tentative mais ils firent les -50% quand même. Beaux joueurs…pour l’instant.

Ses premiers mois à Uber furent très éprouvants pour elle. C’était la première femme recrutée à Ubercab. En fait, c’était même la première femme avec laquelle travaillait Travis Kalanick. Comme elle l’apprendra en participant à la première réunion à l’appartement de celui-ci pour parler de la marque Uber et de son avenir, elle remarqua que c’était lui qui était vraiment le patron, pas Ryan qui l’avait recrutée.

Comme elle le dira “ Je me sentis comme une imposteure* d’être là”.

*Si vous préférez, Giraudoux écrivait « imposteuse ».

Les mois suivant, complètement en manque de confiance en elle, le sentiment qu’elle allait se faire virer d’une minute à l’autre ne la quittera pas. Quand elle due envoyer ses premiers emails par exemple, elle les envoya d’abord à sa famille pour correction. On doit à Ryan d’avoir été patient et de lui avoir laissé le temps de trouver ses marques.

N’ayant pas de description de fonction et aucune expérience, elle était partout et nulle part. Tantôt elle aidait Ryan à appeler les chauffeurs de voitures ayant de bonnes notations dans Yelp. Ensuite, elle allait distribuer des Flyers aux hommes d’affaires devant le centre de convention de San Francisco. Tantôt, elle mettait à jour le tout nouveau blog du site d’Ubercab. Par la suite, on pouvait même trouver son numéro de téléphone personnel en bas du site d’Ubercab en cas de problème Après avoir reçus des appels à 3 heures du matin de la part de clients se plaignant de ne pas trouver de chauffeurs, son numéro fut vite enlevé.

Par la suite, Austin deviendra l’un des cadres les plus importants de l’entreprise, notamment parce que c’est elle qui — pour être sur de ne rien louper — commença à noter tout ce que l’équipe faisait quand ils ont lancés New-York, leur première ville en dehors de San Francisco. C’est ce qui devint la première version de ce qui sera appelé en interne le «Play Book» : La marche à suivre pour lancer l’app dans une nouvelle ville. Nous y reviendrons plus tard. Ne brûlons pas les étapes.

Concernant l’activité, au delà de la levée de fonds et le déménagement prévu pour la rentrée, le changement de direction du vent à la faveur de Uber se confirma pendant l’été. 45 chauffeurs de limousines utilisaient l’app de Ubercab à la rentrée et à partir de l’automne les chauffeurs de blacks cars, ceux là même qui avaient raccroché au nez de Ryan ou Travis, voyaient leur collègues et concurrents utiliser l’App et faire d’avantage de courses qu’eux. Ils commencèrent donc d’eux-même à se rendre venir à l’dresse des bureaux d’Uber trouvé sur le site. Ryan ou Austin prenaient alors sur leur temps pour expliquer comment fonctionnait l’App. Whelan, qui était à coté et qui avait commencé à chercher un autre job dans une entreprise disposant de vrais bureaux et pas d’une salle de réunion surpeuplée entendit un de ces chauffeurs dire en riant : «Vous allez me faire gagner plein d’argent !».

Pour la petite histoire, c’est ce qui mit fin à sa réflexion de démissionner.

Mais alors que l’App recevait de plus en plus d’article positifs, voir franchement prosélytes et qu’un utilisateur content en parlait en moyenne à 3 personnes, le vent qui poussait Ubercab dans le dos s’arrêta d’un seul coup. Ce calme arriva avec la première tempête que rencontrera Ubercab et qui donnera raison à Garrett d’avoir impliqué Travis dans l’aventure.

La fin d’UBERCAB

Alors que Graves, Kalanick et Camp étaient à First Round Capital pour leur premier board meeting pour de discuter de la suite des opérations, du déménagement et des recrutements à venir, 4 agents du gouvernement entrèrent dans le petit bureau de Ubercab à Washington Street : Deux policiers en uniformes accompagnaient 2 agents de la SFMTA, l’agence municipale des transport de San Francisco. L’agence qui s’occupait de la régulation des taxis.

L’un des policiers tenait dans ses mains une large enveloppe contenant 2 documents : 
> Le premier était une lettre de Cease and Desist. C’est une ordonnance de cessation et d’abstention qui est employé aux Etats-Unis pour faire cesser l’activité d’une personne ou d’une entreprise.

La lettre en question. Devinez qui est gouverneur à l’époque…

> Le second document dans l’enveloppe était une photo en couleur de Ryan Graves.

Souris, t’es pas dans la m…

L’agent montra la photo aux 3 salariés présents en leur demandant : “Connaissez-vous cet homme ?”

A suivre…Les taxis contre atttaquent

Benjamin Chaminade est un conférencier et entrepreneur franco-australien spécialiste en innovation, management et Ressources Humaines.