Série d’été | « Les figures de l’ouvrage » (6/9) | John Ruskin

Laetitia Vitaud
Aug 8 · 9 min read

Mon nouveau livre Du Labeur à l’ouvrage. L’artisanat est le futur du travail va paraître le 18 septembre prochain aux éditions Calmann-Lévy.

Les quelques semaines qui précèdent sont l’occasion, à travers cette série d’été, de vous faire découvrir les auteur.e.s qui m’ont influencée dans l’écriture de ce livre. J’en ai sélectionné neuf, et j’ai décidé de les appeler les « figures de l’ouvrage ». Ces neuf personnalités éclairent chacune à leur manière, par leur vie et leurs idées, le chemin qui reste à faire du labeur à l’ouvrage.

Après Barbara Ehrenreich, David Graeber, Silvia Federici, Henry George, et Jane Jacobs, voici aujourd’hui le sixième épisode, consacré à John Ruskin. Viendront ensuite Mariana Mazzucato, William Morris et Hilary Cottam.


John Ruskin, produit de la révolution industrielle

John Ruskin est l’une de ces figures britanniques auxquelles un professeur d’anglais ne peut pas échapper. D’une manière ou d’une autre, l’influence de cet homme est au programme du concours de l’agrégation d’anglais. Je l’ai donc « rencontré » pour la première fois l’année où j’ai passé mon agrégation d’anglais. Mais c’est plusieurs années plus tard, quand je me suis intéressée au renouveau de l’artisanat et aux débats sur le sens du travail, que je me suis à nouveau penchée sur le personnage.

Sur ces sujets, la période victorienne est d’une richesse infinie. Dans les tourments d’une révolution industrielle qui bouleversait toutes les dimensions de l’économie, de la culture et de la société, l’Angleterre de la seconde moitié du XXe siècle a fait naître à la fois des chantres de « l’innovation radicale » et des artistes décidés à préserver la nature et les savoir-faire oubliés. À la fois les hérauts de la vitesse et ceux de la lenteur. Né la même année que la reine Victoria en 1819, et mort un an avant elle en 1900, Ruskin est peut-être le plus « victorien » de tous. Ecrivain prolifique, critique d’art, dessinateur, philosophe, géologue, botaniste et poète contemplatif, Ruskin a à la fois été l’un des grands inspirateurs du mouvement Arts & Crafts et l’un des premiers écologistes de l’histoire.

Fils unique d’une famille riche, Ruskin fut éduqué à domicile par ses parents et des tuteurs. On le décrirait aujourd’hui comme « précoce » ou « surdoué », tant il était calé en géologie, zoologie, botanique, et histoire, et tant il écrivait et dessinait bien. En tant que critique d’art, il a commencé sa carrière très jeune. Ses écrits ont commencé à être publiés quand il avait 13 ans. Le succès de cette éducation faite de lectures et de voyages, loin du carcan scolaire, donnerait du grain à moudre aux défenseurs du home schooling d’aujourd’hui, pour qui l’interdisciplinarité, la passion et la rigueur au travail ne peuvent être trouvés dans le cadre scolaire traditionnel. (Le film Captain Fantastic est sans doute le plus belle synthèse (en fiction) des débats sur le sujet.)

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Ruskin incarne aussi la période victorienne dans ce qu’elle a de plus inégalitaire. Si Ruskin a tant brillé par sa critique des ravages de la médiocrité victorienne, s’il a pu passer la moitié de sa vie à l’étranger à « croquer » les splendeurs du patrimoine de l’humanité, c’est qu’il était né riche et n’a jamais eu à « travailler ». À l’époque victorienne comme aujourd’hui, ceux qui se préoccupent le plus du bonheur au travail sont, hélas, ceux qui ne sont pas forcés de gagner leur vie. Mais s’il n’avait pas été riche, il n’aurait pas pu non plus jeter les pierres de ce qui est ensuite devenu la gauche britannique.

À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, le journaliste britannique Andrew Hill démontre brillamment l’actualité de Ruskin dans son livre Ruskinland: How John Ruskin Shapes Our World dont je recommande vivement la lecture !


Le sens du travail

John Ruskin est notamment d’une grande actualité sur la question du travail. Paru en 1860, Unto This Last est son essai le plus politique. C’est aussi le texte dans lequel on trouve le plus des réflexions de Ruskin sur le travail. Très critique vis-à-vis de l’économie capitaliste du XIXe siècle, l’auteur y a été un précurseur de l’économie sociale et des questions sur le sens du travail. Gandhi aurait lu ce texte en Afrique du Sud en 1904 et aurait décidé par la suite de changer sa vie pour être en accord avec l’enseignement de Ruskin. C’est là qu’il aurait puisé l’essentiel de ses idées sociales et économiques.

Dans cet essai, Ruskin entreprend de définir la richesse et de démontrer que certaines conditions morales sont essentielles pour l’obtenir. Il critique de manière virulente le travail des économistes classiques. Leur homo oeconomicus n’existe pas, explique-t-il. Cet homme motivé uniquement par l’appât du gain et qui agirait « invariablement pour obtenir la plus grande quantité de nécessités, de facilités ou de luxe, avec la plus petite quantité de travail et d’effort physique nécessaires dans l’état de connaissance existant », selon John Stuart Mill, contemporain de Ruskin, est une fiction dangereuse. Pourquoi utiliser un modèle fictif étranger à la nature humaine comme fondement d’une science dont l’ambition est de comprendre les actions humaines dans la réalité ?

Il écrivait que « le principe du Laissez-faire est un principe de mort » et on lui doit aussi cette phrase célèbre : « Il n’y a pas d’autre richesse que la vie ». Le sujet du bonheur au travail est au coeur de toutes ses réflexions, de même que celle sur le sens, le « pourquoi » de l’action humaine.

“La suprême récompense du travail n’est pas ce qu’il vous permet de gagner, mais ce qu’il vous permet de devenir.” (John Ruskin)


Interdisciplinarité et éloge de la lenteur

C’est grâce à la pratique du dessin que Ruskin a relié plusieurs disciplines entre elles. En « croquant » minutieusement les choses, il a appris à mieux les voir et à en comprendre la fragilité. Il a également étudié scrupuleusement l’architecture en dessinant les bâtiments lors de ses voyages.

Dessinateur de talent, Ruskin était probablement davantage un artisan qu’un artiste. Il était incapable de dessiner des choses imaginaires et n’avait pas de pulsion de création. Le dessin était pour lui une discipline quotidienne, une technique rigoureuse dont l’acquisition nécessite des milliers d’heures de travail. C’était aussi l’instrument du regard et de l’étude, au service de toutes les disciplines. C’est par le dessin qu’il a appris l’architecture, qu’il a appris à regarder les oeuvres, mais aussi les pierres, les plantes et les êtres. Géologie, zoologie, botanique, architecture… tout est relié par ce regard attentif qui sait prendre le temps.

Voir et réfléchir, voilà ce qu’il faudrait que tout le monde fasse, pensait Ruskin. Les selfies n’existaient pas encore et les gens ne regardaient pas encore le monde à travers l’objectif de leur téléphone portable. Pourtant, pour Ruskin, les Victoriens allaient déjà trop vite et ne savaient pas regarder le monde. Ruskin ne voyageait qu’en calèche pour être sûr de ne rien perdre. Impossible de vivre dans l’instant présent quand on vit et on voyage à toute vitesse. C’est pour cela qu’il n’appréciait guère le train. On dirait aujourd’hui que le dessin et l’observation étaient une pratique de « mindfulness ». Le contemplatif qu’était Ruskin annonçait également le goût actuel pour la méditation dans un monde qui va trop vite.

On le voit, John Ruskin, ce « multi-potentiel », n’aurait pas pu s’enfermer dans une seule discipline et un seul sujet. D’ailleurs dans quelle catégorie range-t-on aujourd’hui ses livres ? Art, histoire, politique, économie ? Il préférait tisser des liens entre ses intérêts divers. Comme l’écrit Andrew Hill dans Ruskinland, « Ruskin cultivait des hyperliens vers des nouveaux champs de connaissance et d’exploration ».

Il y a quelques années, j’ai rédigé un article sur les personnes multi-potentielles et tâché d’expliquer pourquoi ces personnes, les nouveaux « Leonards » (De Vinci), nous révèlent de quoi le travail de demain sera fait ⤵️


Faut-il « innover » ou « conserver » ?

C’est sans doute la question qui résume le plus les débats et les contradictions que l’on trouve dans l’oeuvre de Ruskin. Critique d’art et défenseur du patrimoine historique, Ruskin était aussi sévère qu’apparemment incohérent dans ses critiques et positions.

L’Angleterre victorienne, adepte des constructions néo-gothiques « flamboyantes », détruisait à tour de bras son héritage médiéval pour faire place nette. Ruskin fut l’un des premiers à défendre l’idée que le patrimoine historique devait être préservé. Si les constructions modernes sont nécessaires pour satisfaire les besoins d’une population plus nombreuse et aux besoins différents, celles-ci ne doivent pas se faire aux dépens de la préservation de nos héritages. Le « patrimoine mondial » de l’UNESCO doit tout à Ruskin.

Passionné d’architecture et de « patrimoine », Ruskin a étudié sans relâche les palais et les trésors de Venise (à l’époque où il n’y avait pas encore de touristes et où personne ne connaissait Venise ni s’y intéressait) et en a produit un immense travail documentaire consigné dans son livre The Stones of Venice. Dans ce livre, il a aussi discuté de la distinction à faire entre « préservation » et « restauration ». Faut-il restaurer la gloire passée d’un bâtiment ou conserver les traces du passage du temps ? Quelles sont les périodes historiques à préserver quand il y en a plusieurs (comme dans le cas des cathédrales) ? Faut-il innover ou conserver ?

Autant de questions qui trouvent toute leur actualité à propos des débats sur la restauration de Notre-Dame. Ruskin était un partisan de la préservation et non de la restauration. Pour lui, la restauration était une forme de trahison puisqu’elle efface (nie) le passage du temps. Il préférait un travail de conservation qui vise à renforcer les structures existantes et éviter des dommages futurs, avec des moyens peu intrusifs. L’ironie de l’histoire veut que Ruskin, contemporain de Viollet-le-Duc, ait beaucoup critiqué le travail de restauration entrepris par ce dernier sur Notre-Dame (partiellement détruite par un incendie en 1831). Et aujourd’hui, on disserte sur la préservation / restauration d’un travail de restauration très critiqué en son temps. Les « horreurs » contemporaines sont-elles toujours les « héritages » des générations futures ?

“The Burning of the Houses of Parliament”, William Turner, 1834.

On pourrait donc penser que Ruskin penchait plus pour la conservation que l’innovation. Mais en matière d’art comme de politique, les choses sont loin d’être si claires. Ruskin est aussi connu pour avoir pris la défense du peintre William Turner (beaucoup plus âgé que lui) dont on dit qu’il a inventé l’impressionnisme, ainsi que celle de la confrérie des peintres pré-raphaélites. Sa défense de l’artisanat et du « bonheur au travail » a joué un rôle politique considérable dans la construction de la gauche britannique. Il a ainsi contribué à « innover » — comme il nous faut innover dans notre vision et notre expérience du travail.


Rendez-vous la semaine prochaine pour le septième épisode de cette série : « Le travail et la valeur : un grand malentendu » (Mariana Mazzucato).

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Du Labeur à l’ouvrage. L’artisanat est le futur du travail

Sortie chez Calmann-Lévy le 18 septembre 2019

Laetitia Vitaud

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I write about #FutureOfWork #HR #freelancing #craftsmanship #feminism Editor in chief of Welcome to the Jungle media for recruiters laetitiavitaud.com

Du Labeur à l’ouvrage. L’artisanat est le futur du travail

Sortie chez Calmann-Lévy le 18 septembre 2019

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