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        <title><![CDATA[Stories by iamleyeti on Medium]]></title>
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            <title>Stories by iamleyeti on Medium</title>
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            <title><![CDATA[La Cathédrale de poussière (42/52)]]></title>
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            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 02 Nov 2018 17:53:12 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-11-02T17:53:12.621Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<p><em>Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du Bradbury Challenge : 1 an, 52 semaines, 52 nouvelles. Qu’on se souvienne de notre place, toujours.</em></p><figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*aleOhxtei3Z2oWrslXIR_A.jpeg" /></figure><p>Deux minutes. Juste deux petites minutes et je ressors, promis. Donnez-moi rien que deux minutes. Je dois reprendre mon souffle. Faut que je pisse. Faut que je change mon patch de nicotine. Un instant… Merci. Oui. Attendez que je retire la combinaison… Merci. Pfff. Je respire enfin. On étouffe là-dedans. Encore plus quand on pense à ce qu’il y a là dehors. C’est incroyable. Impensable. Inimaginable. Tout ça, littéralement. Ils se sont pas fait chier les coquins. Tout est globalement formé avec le même matériau : une sorte de composé carboné, quelque chose de très simple, à l’origine organique, mais qui, avec le temps, se solidifie, se complexifie, se rapproche. Attendez, je dois boire un coup…</p><p>Ouais. Donc. Le terme « cathédrale » balancé par les journalistes… ils n’ont pas tort. On est pas loin du compte : des colonnes immenses soutiennent une sorte de coupole. Plus Mosquée bleue que Sainte-Sophie, mais vous voyez le genre. Au sol, comme des chaises, des piédestaux si voulez. Y’en a… Des milliers. Partout. C’est dingue. Quand y’a un appareil qui sonne ou qu’on bouscule une sculpture, c’est toute la structure qui tremble et qui vibre. La sensation… Je vous jure… On se sent ridiculement petits. Les distances sont folles. Il faut une heure pour traverser et… ça vous dérange de vous retourner pendant que je pisse ? Ouais… merci… Hum… Et attendez que je vous parle du Gardien.</p><p>Deux secondes… Ouais… Donc. Le Gardien. Je dirais une vingtaine de mètres de haut. Des yeux peints sur le corps, partout. Quatre appendices, comme des bras ; rien qui ne ressemble à des jambes. Il s’est éteint il y a bien longtemps, l’espace, les météorites et peut-être les radiations l’ont érodé. Entre ses doigts — des trucs gros comme les ailerons de la station spatiale — , des corps déchiquetés. Là encore, le temps a fait son œuvre, mais on devine des ossements, des armures, une arme encore fichée dans le métal. C’est là qu’on ne comprend plus très bien ; est-ce que la Cathédrale a été construite ici ou bien amenée ? Qui a bien pu faire décoller une structure aussi imposante ? Et pourquoi l’installer ici au milieu de nulle part ? Une seconde…</p><p>Quand on pense qu’on a failli passer à côté ! C’est insensé. Un bloc de matière organique qui flotte dans le néant, loin de toute planète. C’est définitivement une race que nous ne connaissons pas. Aucun doute là-dessus… Oui, oui, j’y retourne. Deux secondes. Faut que je remette ma combinaison, donc un instant, hein. C’est juste que j’ai besoin de respirer autre chose que cet oxygène recyclé ! Je sais exactement quand j’entame ma bonbonne filtrée, y’a toujours cette odeur de vieux pet qui me chatouille les narines. Ne faites pas ces visages-là. Suivez-moi si vous ne me croyez pas. Enfilez une combinaison et venez vous joindre à vos explorateurs. On est bon qu’à crever pour vous… Désolé… maître.</p><p>Je suis désolé de m’être emporté…</p><p>Oui…</p><p>Oui…</p><p>Très bien.</p><p>Je vous demande de m’excuser. Pardonnez-moi. Parfois, escalader ces forteresses de glaces, glisser dans ces lacs d’acide, foncez à travers ces jungles de marbre me font oublier la chance que j’ai d’appartenir à ma caste. Je dois tenir mon rang, je le sais. Seulement… je crois que vous ratez réellement le vrai voyage. Il n’est pas dans ce que nous filmons. Il n’est pas dans les échantillons de poudre et d’ossements que nous ramenons. Il se trouve dans le premier pas qui foule le couloir et soulève une poussière qu’aucun vent cosmique n’a jamais soulevée. Venez, suivez-moi, découvrez le vrai plaisir de l’exploration. La solitude soulevée. La curiosité assouvie. L’oubli effacé. Nous pillons les statues, mais la vraie beauté, elle se trouve dans ces murs qui n’ont pas bougé depuis des millénaires. Les bâtisseurs de cette cathédrale n’existent sans doute plus sous aucune forme ; ni squelettes, ni molécules, ni souvenir, ni esprit. Tout a disparu, emporté par le temps. Et je suis le premier à les réveiller. Ils se joignent à moi. Ils me suivent, silencieusement, vérifient que tout se déroule comme prévu. Quand vous aviez dit de passer par l’entrée… vous vous trompiez. Ce n’était qu’un débarras, une sorte de réserve pour des pièces détachées… Oui, celles du Gardien.</p><p>Non, il ne démarrera plus jamais… Laissez-moi finir… Nous sommes passés par un autre chemin, plus beau, plus grandiose. Je sentais leur présence à mes côtés, impatients qu’ils étaient de me faire découvrir leurs splendeurs.</p><p>Oui…</p><p>Et j’arrête la poésie, promis…</p><p>Bon… ben…</p><p>J’y retourne alors.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=fd2c4c24f1d3" width="1" height="1" alt="">]]></content:encoded>
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            <title><![CDATA[Soleil Couchant, Soleil Levant (41/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[projetbradbury]]></category>
            <category><![CDATA[français]]></category>
            <category><![CDATA[histoire]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 26 Oct 2018 12:49:36 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-10-26T12:50:36.340Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<p><em>Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du Bradbury Challenge : 1 an, 52 semaines, 52 nouvelles. Pour se sentir soulagé.</em></p><figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*CB6YnvbGmAJEjpQJkhtaaQ.jpeg" /></figure><h4>1994</h4><p>Ma mère et moi avions pour tradition de prendre une glace, tous les vendredis en sortant de l’école. Elle et moi et personne d’autre. Pas même mon beau-père, pas même ma petite sœur lorsqu’elle vint au monde. Depuis le premier vendredi de CP jusqu’au dernier vendredi du collège, il y eut ce moment, très bref moment. Certaines fois, la glace fondait tant il faisait chaud et que je parlais. D’autres, nous léchions en silence la crème glacée, encore secoués par une parole, un geste, un évènement. Je n’ai jamais compris pourquoi elle a choisi ce jour en particulier pour se tourner vers moi et me demander — j’avais huit ans à l’époque — pourquoi je ne cherchais pas à savoir qui était mon père.</p><p>C’était vrai. Je n’avais jamais demandé, jamais enquêté sur cet homme qui avait visiblement existé et qui s’en était allé. Je n’ai pas su quoi répondre et j’ai pleuré, quelques larmes, trois fois rien, mais assez pour que ma mère s’excuse et me demande pardon.</p><p>Plus tard, dans la voiture, les yeux rivés sur l’horizon bouché du périphérique, je formulais une étrange demande, un peu maladroite sans doute, fragile : « Tu peux me parler de mon père ? »</p><h4>1996</h4><p>À la mort de mon beau-père, ma mère avait organisé une sorte de dîner, un buffet pour que tout le monde puisse se restaurer après l’enterrement. Ce souvenir me revient, car durant de longues années, je me suis demandé si elle avait été forcée par on ne sait quelle obligation sociale ou religieuse que je n’avais pas connu à l’époque et qui m’échappait encore.</p><p>Mais non, d’elle-même, le foulard qu’elle aimait tant sur le front et les cheveux, elle s’était mise à cuisiner. Elle avait commencé la veille de l’enterrement et ses mains coupaient, épépinaient, assaisonnaient des salades et des sandwichs. Elle avait prévu large. Le four débordait de plats en terre cuite… Moussaka, gratins, endives braisées recouvertes de béchamel solide. Le frigidaire, d’habitude vide, affichait des étagères garnies : branches de céleri, Tupperwares aux coiffes colorées, paquets de viandes fumées, saladiers verts et rouges protégés par un film plastique. Mon doigt tapait sur cette couche pour en détacher les gouttes de condensation tandis que ma mère me racontait des souvenirs heureux d’une autre époque. J’écoutais d’une oreille lointaine, secoué par la mort bien sûr, mais sans doute davantage par la légèreté de ma mère.</p><p>Il y eut un bref silence qui me fit du bien et puis elle enchaîna : « Tu sais, si tu veux, on peut chercher ton père… Si tu en as envie. »</p><p>Je levai la tête, sonné par la proposition. Chercher mon père ?</p><p>« Normalement… c’est anonyme… mais… je pense que ça peut valoir le coup de… chercher. De poser des questions. »</p><p>Elle avait dans les yeux la même tristesse qu’elle a eue jusqu’à la fin de sa vie, inconnue, déplacée, légèrement à côté de ses pompes. Ma petite sœur appelait ma mère « Soleil Couchant » lorsque cette lueur apparaissait. Nous savions qu’elle ne resterait pas longtemps parmi nous, qu’elle était déjà ailleurs. Et le repas qu’elle préparait — un festin, vraiment — s’annonçait comme son cadeau d’adieu.</p><h4>2001</h4><p>Je me souviens des jours qui ont suivi la disparition de ma mère et des mots prononcés par la CPE du lycée : « Vous tâcherez de nous tenir informés. » Tâcher. Tenir. Informer.</p><p>Maman s’était évanouie dans la nature, notre cousine — plus âgée — s’était portée volontaire pour s’occuper de nous le temps qu’elle revienne et puis on avait décrété que le « Soleil Couchant » s’était éteint pour de bon. Ma sœur prit la décision de rejoindre un internat, j’abandonnais le lycée en cours de route et puis basta, en quelques semaines, cette vie extrêmement routinière, cette glace tous les vendredis, l’appartement acheté avec l’assurance-vie de mon beau-père, tout ça n’exista plus. Ma sœur devint une « demi-sœur » à temps plein ; elle se fit lointaine, hautaine, agressive lorsque nous parlions. J’enchaînais les petits boulots, les manutentions, jobs de merde où j’étais le plus jeune et le moins alcoolo.</p><p>Je me souviens des jours qui ont suivi la disparition de ma mère, mais pas du reste. L’année passa à toute allure, me laissant seul, plus ou moins seul. J’entrai en possession d’une caisse d’affaires ayant appartenu à mon beau-père et j’y trouvai des lettres, écrites à ma mère. Des lettres d’amour. Des lettres douces. Des lettres sexuelles où il la décrivait comme un de ces poètes de Paris. J’aurais aimé qu’on me prenne en photo : moi, penché sur des descriptions ultra-précises de clitoris, dans mon petit studio de la rue de Strasbourg, encore puceau, la tête minée de souvenirs gris, de poids morts, de cris contenus. La vie ne me paraissait pas difficile ou intenable. Seulement, elle me semblait… étrangère.</p><p>Et puis au fond de cette caisse, une boîte avec une petite serrure cassée — quelqu’un avait enfoncé une lame pour faire sauter le mécanisme. À l’intérieur : une photo d’un homme et une missive, très courte, expéditive qui disait « Je l’ai retrouvé. Charles Laynon. » Et c’était tout.</p><h4>2003</h4><p>L’homme sur la photo était mon père. Ou un oncle. Quelque chose dans son visage, dans son nez « grec » comme Maman disait parfois, se retrouvait dans mon visage, dans mon nez. Il m’avait fallu près d’un an pour rouvrir la caisse, remettre la main sur la boîte, récupérer la photo et accepter la vérité. J’avais toujours considéré mon beau-père comme mon père… et sa mort… et la disparition de ma mère… tout ça n’avait pas altéré ce fait écrit dans mon sang. Cet homme avait peut-être été le donneur anonyme de sperme, il n’était pas mon « père. »</p><p>Difficile de savoir ce qui avait motivé ce changement. Peut-être mon diplôme, mes bonnes notes, mon premier boulot en temps que pâtissier. Comme si ma vie changeait, comme si un dieu — n’importe lequel, franchement — c’était penché sur moi pour me donner une deuxième chance à tout ça. J’avais peut-être récupéré ça chez ma mère, en réalité, mais j’avais décidé de laisser les choses se faire. Pourquoi s’énerver, pourquoi affronter le courant ? Il fallait se laisser porter, sur le dos. Et donc, cette photo. Ce « Je l’ai retrouvé » gravé dans ma mémoire. C’était l’écriture de ma mère ce qui soulevait de nombreuses questions : l’avait-elle retrouvé avant ou après m’avoir proposé de le chercher, avant ce buffet ? Pourquoi cette photo se trouvait-elle dans les affaires de mon beau-père ?</p><p>Qu’importe. Ce visage était le mien.</p><h4>2004</h4><p>La petite route départementale se finissait abruptement et se transformait en chemin de terre juste avant de basculer dans la vallée. Des champs de colza en fleurs à perte de vue. Des centaines de mètres de jaune et d’or. La sensation d’entrer dans un autre monde. D’être un explorateur. La même peur au ventre, la même inquiétude.</p><p>La maison de Charles était une ancienne ferme, retapée et reconstruire des années plus tôt. Elle paraissait avoir été installée là pour tomber aussitôt en ruines. Une bâche bleu ciel flottait sur le toit comme un gros poumon. Un mouton me barra la route ; je préférai continuer à pied. Depuis le portail, j’aperçus une jeune femme qui coupait du bois, les jambes écartées, les gants noircis d’huile de vidange. Je la hélai et elle lâcha sa hache qui s’enfonça mollement dans une souche claire, striée de cicatrices.</p><p>« Ouais ?</p><p>— Je cherche… M. Laynon.</p><p>— Charles ? C’est mon père. »</p><p>J’eus un petit sourire, un peu maladroit, aussi charmant que possible.</p><p>« Vous le cherchez pourquoi ?</p><p>— Je crois qu’il connaissait ma mère et…</p><p>— Votre mère ? C’est qui votre mère ?</p><p>— Elle est décédée il y a quelque temps et à l’époque personne n’a été mis au courant. Je tente de… »</p><p>Elle agita sa main, évacuant sa dureté et sa froideur. Dans sa voix, soudain, une étrange</p><p>« Tenez, restez pas là, entrez. »</p><p>Son gant tira le portail vers elle et il crissa, lentement, couvrant le reste de mon histoire.</p><p>« Mon père est à l’intérieur… Venez. »</p><p>Un long sourire. Dans ses yeux, une étrange lueur : de la colère, de la fureur, de l’énergie.</p><p>« Je m’appelle Sandrine. »</p><p>Pour moi, elle devint immédiatement « Soleil levant. »</p><h4>2024</h4><p>La cliente reste un bref moment interdit face à l’apparition de Jonas.</p><p>« Alors ça ! C’est votre portrait tout craché !</p><p>— Je vous le disais… Tiens, pose les éclairs à côté de ceux qui restent… ceux au chocolat… »</p><p>Elle ne quitte pas des yeux mon fils.</p><p>« C’est fou.</p><p>— Et encore, faut voir les photos de moi à son âge, y’a vingt ans…</p><p>— Et votre femme, ça la rend pas un peu triste ?</p><p>— De ?</p><p>— Eh bien d’avoir un enfant qui ne lui ressemble pas du tout ?</p><p>— Nous avons 5 enfants, madame !</p><p>— 5 !</p><p>— Oui, 5 ! Les deux derniers ressemblent à leur mère… elle est ravie. »</p><p>La cliente lance un drôle de signe en l’air, comme une prière… ou un high-five mystique.</p><p>« C’est magnifique comme histoire… vous… 5 enfants… votre pâtisserie… »</p><p>Quelques lieux communs plus tard, elle sort de la boutique, son petit carton de Paris-Brest à la main. Jonas vient se poser à côté de moi tandis que je réarrange la vitrine. Dans sa voix : des heures et des heures d’hésitation. Il a quelque chose à me dire, ne trouve pas les mots. Je le laisse faire jusqu’à ce qu’il saisisse l’opportunité.</p><p>« Maman m’a dit que la police a appelé hier soir… C’est vrai pour ta mère ? »</p><p>Je souris.</p><p>« Oui… Mais faut pas le dire aux petits, OK ?</p><p>— Oui, oui, je comprends. »</p><p>Ses joues rosissent. Ce sera notre secret.</p><p>« Ça te fait quoi de savoir qu’elle est… ?</p><p>— Morte ?</p><p>— Ouais. »</p><p>Je hausse les épaules. Je ne pense plus à Maman, en fait. Parfois, quand j’ouvre le frigidaire de la maison, que Sandrine a fait les courses et qu’il est plein à craquer, oui, je pense à elle. Certains après-midi je me demande s’il est vendredi et si oui ou non il est l’heure de manger une glace. Mais je ne pense pas à elle en tant qu’être humain.</p><p>« Maman t’a dit quoi ?</p><p>— Qu’ils ont retrouvé son… corps.</p><p>— Eh bien voilà. Ils ont retrouvé son corps. Elle est donc officiellement décédée.</p><p>— Et ça te fait quoi ?</p><p>— Pas grand-chose… »</p><p>La réponse l’effraie et je le sens qui recule légèrement.</p><p>« Pardon… C’est… compliqué, tu sais. Je crois que j’ai toujours su qu’elle était morte. C’est plus pénible qu’autre chose d’avoir la police te dire que oui, c’est bon, elle est décédée.</p><p>— Elle te manque ?</p><p>— Je vous ai vous. Et ça me suffit. »</p><p>Il fait un pas vers moi, s’écroule presque dans mes bras. J’entends son sanglot avant de sentir ses larmes à travers le polo blanc.</p><p>« Hey… t’inquiète pas… »</p><p>Il ne répond pas. Il ne dit plus rien. Un moment, un bref moment, même pas une seconde, je ressens quelque chose. Du soulagement.</p><p>« Je… j’aurais aimé la connaître.</p><p>— Moi aussi… J’aurais aimé qu’elle vous rencontre. C’est la vie. C’est comme ça. »</p><p>J’aurais aimé qu’elle visite la boutique. Qu’elle goûte mes créations. Qu’elle fasse venir ma demi-sœur et que tout le monde s’assoit autour d’une table et discute, blague, s’engueule.</p><p>« Tu penses que je peux venir avec toi à l’enterrement ?</p><p>— Je ne sais pas encore s’il y aura un enterrement… C’est compliqué. »</p><p>Il me serre davantage. Il a dix-sept ans et une force incroyable. Ses cheveux coupés court lui donnent un air militaire et sérieux, mais c’est un morceau de guimauve qui rit et pleure pour un oui, pour un non.</p><p>« Tu sais quoi ? Tu devrais aller prendre l’air, OK ? Juste respirer un grand coup.</p><p>— Oui, papa… »</p><p>Il s’active, passe de l’autre côté de la vitrine, pousse la porte en verre. Un moment, je vois son ombre sur le trottoir et puis elle s’évanouit. Je respire à nouveau. Je souffle.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=67bf44eeb9f4" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/soleil-couchant-soleil-levant-41-52-67bf44eeb9f4">Soleil Couchant, Soleil Levant (41/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
        </item>
        <item>
            <title><![CDATA[Elle attend (40/52)]]></title>
            <link>https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/elle-attend-40-52-f2873c2a3c82?source=rss-e3c983434a73------2</link>
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            <category><![CDATA[nouvelle]]></category>
            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[bradbury-challenge]]></category>
            <category><![CDATA[opale]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Mon, 22 Oct 2018 08:01:02 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-10-22T08:01:02.399Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<p><em>Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du Bradbury Challenge : 1 an, 52 semaines, 52 nouvelles. Sans doute qu’il aurait fallu attendre davantage.</em></p><figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*mdoMJ150sRK7ecPKNKngzQ.jpeg" /></figure><p>Huit heures qu’elle attend sur le bas-côté. Quatre cent quarante minutes à fixer l’horizon — elle a compté sur ses doigts, elle a eu le temps. Le plafond gris des nuages n’apporte ni chaleur ni fraîcheur. Parfois le vent souffle un peu et elle redresse la tête comme s’il s’agissait d’un message, de l’écho en avance du moteur à explosion. Il a dit qu’il venait, alors il va venir.</p><p>Elle ne sait pas qu’il est mort, qu’il gît dans le sous-sol d’un entrepôt, que ses créanciers — une petite mafia européenne sans intérêt — n’ont soudainement plu eu de patience du tout.</p><p>Alors elle attend.</p><p>Six jours qu’elle attend dans le village de Samaritan. Cent quarante-quatre heures à faire semblant de vivre — elle a compté sur un bout de papier emprunté au vieux couple qui l’héberge. Les vendanges ont commencé et elle a accepté ce boulot étrange, elle qui n’a jamais travaillé. Elle se sent mal, elle est courbaturée, cassée, pliée en deux par les heures penchées sur les buissons touffus. Les fruits roses qu’elle cueille lui attaquent la pulpe des doigts et les petites épines sur les branches déclenchent des démangeaisons qui durent jusqu’aux premières heures du soir. Il n’y a rien d’autre à faire, alors elle ne fait rien. Quand un véhicule passe au loin, elle lève la tête et se dit que peut-être, voilà, sa chance est là, son carrosse, son prince. Ce n’est jamais lui ; un autre fermier qui vient apporter de mauvaises nouvelles ; ou un des types de la coopérative, l’air embêté ; ou bien, très rarement, un touriste d’Opale.</p><p>À Samaritan, la ville — personne ne dit Opale bien sûr, juste « la ville » — n’attire personne. C’est trop grand, trop gros, trop prétentieux. Samaritan était là bien avant. Avant la première base militaire, avant l’installation des rampes de lancement pour l’espace, avant la guerre.</p><p>À Samaritan, on a pensé que ça n’allait que causer des soucis, tous ces gens mélangés, ces militaires en permission, ces compagnes esseulées, ces enfants orphelins. Bien sûr, ça ne les empêche pas de produire un gin dégueulasse qui grille les neurones. On le trouve dans les tripots les plus mal famés d’Opale. Mais à Samaritan, on sait prendre sans donner.</p><p>Trois semaines qu’elle attend dans le petit bordel dans les hauteurs de Samaritan. Elle ne participe pas, fait des ménages. Les gars et les filles ont compris qu’elle ne fait que de passer, ils sont gentils avec elle. Ils lui posent des questions quand même. Lorsqu’elle n’est pas dans la pièce, on se raconte les dernières informations à son sujet. On pense que c’est lié aux arrestations récentes, un client dit la connaître et puis en fait il ne la reconnaît pas vraiment. La voilà devenue Juliette — mais où est donc son Roméo ?</p><p>Il est crevé, Roméo.</p><p>Le bordel est ouvert tous les soirs et se laisse approcher sans sécurité apparente. L’autoroute qui passe plus bas amène un trafic varié et un peu fou… c’est à dire pas seulement des militaires. Les gars et les filles sont bien traités, aiment leur métier, arrivent un peu plus tôt pour rendre tout ça plus présentable. Ils évitent de trop souvent regarder par la fenêtre : le jour, Opale leur rappelle leur enfance sans amour ; la nuit la ville brillante leur évoque le ciel étoilé où ils ont perdu un parent, une amie, un frère.</p><p>Quatre mois qu’elle attend. Elle a épousé un militaire en perm’ histoire de toucher un peu d’argent. Elle est enceinte, il est reparti. Avec un peu de chance, le bébé lui permettra de trouver un poste dans l’administratif, quelque chose de moins dangereux.</p><p>Elle passe ses après-midi à balayer, à feuilleter de vieilles revues. Ses cuisses sont en train de grossir, de prendre du volume. Elle a qui a toujours été fine, elle se demande s’il aimera ces changements. Elle se regarde peu dans la glace — à chaque fois elle repense à cette robe hors de prix qu’elle essayait lors de leur première rencontre. Il en parlait souvent. Un jour, elle sera à toi ; tu verras ; mets-toi bien ça dans la tête ; nous irons dîner au Symposium et tu la porteras et j’aurais un costume aussi ; de la location bien sûr ; nous irons au Symposium et nous aurons juste une entrée à partager et ça sera parfait.</p><p>Maintenant Roméo n’est qu’un tas d’ossements au fond d’une fosse commune et personne, à part peut-être trois flics et demi, ne se souvient de son existence.</p><p>Elle vit dans une cabane chez le père du militaire. Il passe ses journées prostré devant la télévision. Certains soirs, elle l’entend hurler. Selon le cri, elle sait si une bataille a été remportée ou perdue. Elle ne redoute pas tant que ça que son militaire meurt. S’il décède là-haut, tout le monde aura droit à une belle prime. Elle pourra partir. Elle pourra aller attendre ailleurs. Et puis, s’il ne meurt pas, et bien tant pis. Elle attendra encore. Elle saura être patiente.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=f2873c2a3c82" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/elle-attend-40-52-f2873c2a3c82">Elle attend (40/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
        </item>
        <item>
            <title><![CDATA[Le Mascaret (39/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[relationships]]></category>
            <category><![CDATA[nouvelle]]></category>
            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[françai]]></category>
            <category><![CDATA[france]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 12 Oct 2018 08:23:38 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-10-22T11:09:12.986Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<p><em>Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du Bradbury Challenge : 1 an, 52 semaines, 52 nouvelles. On aurait pas dû aller danser.</em></p><figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*U4beJ5ubrKnx7ITYIDkS0A.jpeg" /></figure><h4>1.</h4><p>Pour la faire courte, William a rencontré Zato une après-midi, puis a développé des sentiments disproportionnés. Deux semaines plus tard, Zato avait quitté sa vie par quelques mots sans importance : « Je t’appelle demain. »</p><h4>2.</h4><p>Techniquement, William est coupable d’être tombé sous le charme de Zato… Non, pas le charme en réalité, pas le charme, ce n’était pas vraiment ça. Parlons plutôt de promesse : William est coupable d’avoir été conquis par la promesse « Zato ». Un chic type, fière allure, joli sourire, humour débridé, rire explosif, expressions étranges sorties d’on ne sait où.</p><p>Rien à redire sur l’aspect physique, même la petite moustache à la mousquetaire l’avait plutôt convaincu. Ça ne va pas à tout le monde, explique-t-il plus tard au TED Talk qu’il donne à sa douche, mais lui, ça lui allait, franchement. Le rideau plastifié bruisse et ses feuilles mal imprimées opinent.</p><p>Pour le mental, il y avait eu des signes avant-coureurs, une sorte de précipitation dans l’après-midi. L’un et l’autre savaient qu’ils allaient coucher et c’est comme s’ils se retenaient. Et puis il y avait eu des révélations. Zato avait commencé en entrée de jeu par : « Je sors d’une relation et je sais pas si je suis prêt à tout ça », enchaîné plus tard par un : « Je viens de m’acheter un téléphone portable, tu te rends compte ? C’est dingue quand même ces applications, moi ça me fait peur, je sais pas trop quoi en penser… » et enfin, alors qu’ils hésitaient entre deux restaurants proposant strictement le même genre de sushis français sans saveur : « J’ai perdu vingt kilos ces deux dernières années, je suis pas encore prêt, tu sais, je ne suis pas habitué. » William avait répliqué, peut-être poussé par un instinct de solitude, qu’il ne voyait personne, que de toute façon aucun autre homme ne lui plaisait, ce qui était vrai, OK, mais qui renvoyait une image glacée et pédante. Il se détesta tout le reste de la soirée, sourit moins et rit avec retenue.</p><h4>4.</h4><p>En sortant du restaurant, il y avait eu un échange impromptu de mains et de fluides corporels. Un caleçon avait été tiré contre la grille d’un parc où d’ordinaire enfants et parents viennent tuer le temps. Ils étaient rentrés presque en courant, avaient traversé le fleuve par le petit pont de bois. Les planches craquaient, mais aucun des deux ne s’en souciait. De longues traînées nuages bouchaient l’horizon. Ils avaient baisé, oui, baisé, pas d’autres mots, baisé. Ils avaient passé la nuit à se dire qu’il allait falloir se lever, dans six heures, puis cinq, puis quatre. Zato prit une douche en tremblant de fatigue, claqua la porte, envoya une salve de textos chauds et excitants, mais truffés de fautes. William retrouva le sourire, pensa à lui tout au long de la journée, s’offrit une sieste intense où le temps devint lourd et lent comme de la guimauve. Il se réveilla avec un filet de bave sur l’oreille. Il repensa à la nuit précédente. Baisé, oui.</p><p>Et puis le silence, le simple silence. Les aléas de la vie. Une semaine en vacances. Des textos plus rares, plus froids, plus distants. Parfois, le retour de l’être aimé dans un rêve. Ses bras, son ventre, ses vergetures qui soudain étaient devenues entre-temps un objet de fétiche. Le réveil douloureux et le texto « on se voit quand ? » et ses variations, ses couplets, ses refrains.</p><h4>5.</h4><p>Techniquement, Zato avait invité William dans ce bar et William était venu sans trop savoir ce qu’il allait se passer. Zato avait été soudain très collant, très proche, très humide. Ils s’embrassèrent à pleine bouche, en pleine journée, en public, quelque chose de si rare pour William qu’il se sentit un peu mal à l’aise. Il eut honte de cette émotion, eut honte d’avoir honte, eut l’impression de trahir toute l’humanité en frissonnant de honte, se trouva dégoûtant. Peut-être que c’est là, à cet instant précis que tout s’était arrêté entre William et Zato. En tout cas c’était sa théorie et il la partageait à ses amis, à ses proches qui lui demandaient : « Et alors il y a quelqu’un dans ta vie en ce moment » et il insistait sur sa propre responsabilité : « J’aurais pas dû ressentir ça, mais je ne suis plus habitué. »</p><p>Ils avaient pris des élastovélos jusqu’à la jetée du port et là Zato, soudain paniqué, proposa de se revoir. Il dit : « Je t’appelle demain » avec un sourire assuré, honnête et donc William le crût entièrement, de la tête au pied, jusqu’aux étoiles.</p><p>« Je vais être occupé, mais je t’appelle demain. Promis juré.»</p><p>Le lendemain était passé et William avait posé son téléphone à la distance exacte où le saisir pour envoyer un SMS demandait un effort surhumain, mais où l’attraper pour lire un tex reçu était parfaitement envisageable.</p><p>Zato ne le contacta plus jamais.</p><h4>6.</h4><p>Ils s’étaient revus deux fois. La première, une de ces goélettes qui avaient fait la grandeur d’une époque révolue se trouvait amarrée au bout d’un vieux dock branlant de la ville basse. Ses voiles repliées aux couleurs de l’Empire attirèrent l’attention de William, comme un signal dans le ciel. Il n’avait pas eu de nouvelles de Zato depuis plusieurs jours, mais c’était « prévu », Zato l’avait « prévenu », il lui avait dit qu’il allait être occupé, mais qu’ils allaient se revoir, « promis juré ».</p><p>Alors il se tenait là, gonflé par les litres de thé qu’il avait bu et les kilos de pâtes que son corps avait réclamés durant ces semaines de silence, lorsqu’il vit Zato au milieu d’un groupe d’amis. Il reconnut parmi eux quelques visages aperçus au bar, et peut-être même qu’il pourrait se souvenir des prénoms s’il insistait vraiment. Il n’en fit rien et préféra se haïr. Le temps de la surprise laissa fuir Zato qui déjà traversait la foule pour y disparaître. Un moment, William se dit que… qu’il avait encore maigri, non ?</p><h4>7.</h4><p>La seconde fois, William se trouvait assis au fond d’un bus et il avait posé son front asséché par l’hiver sur la vitre côté droit. Sur le trottoir, Zato qui attendait de traverser. Un gouffre insondable s’épanouit dans le ventre de William, ses mains tremblèrent, un moment doublèrent de volume, il eut envie de crier, de vagir, de taper sur la fenêtre comme un gorille et de hurler le nom de l’homme qu’il avait brièvement aimé. Il resta immobile, silencieux, invisible. Zato était seul, mais sur son visage, quelque chose affichait le calme des gens qui viennent de se marier.</p><p>William se dit que voilà, il avait laissé passer sa chance, qu’il avait laissé fuir son unique chance de vivre avec quelqu’un, que jamais le temps, la vie, le Destin ou bien le karma voire même tout ça et plus encore n’allait lui offrir une opportunité comme celle-là.</p><h4>8.</h4><p>Et ce fut tout. Zato quitta la surface de la Terre, téléporté dans une vague de lumière jusqu’au coin arrière droit du cerveau de William. Il y vit encore sous la forme d’une solution chimique puante, aux formes vagues, qui accroche des tentacules monstrueux sur quantité de souvenirs au demeurant jolis : des sushis au fromage, un gin &amp; tonic trop fort et trop cher, un ami perdu, la clé dans la serrure l’haleine chargée de la salive d’un autre, le réveil agressif et le ventre au creux du rein, le mascaret d’une dernière chance.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=7455c9fad8a9" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/39-52-le-mascaret-7455c9fad8a9">Le Mascaret (39/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
        </item>
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            <title><![CDATA[La terrasse (38/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[françai]]></category>
            <category><![CDATA[nouvelle]]></category>
            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[écritures]]></category>
            <category><![CDATA[france]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 05 Oct 2018 10:01:02 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-10-05T10:03:18.260Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<p><em>Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du Bradbury Challenge : 1 an, 52 semaines, 52 nouvelles. Elle est inspirée de faits réels.</em></p><figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*lMTRU7pnFusccdIE7qLOug.jpeg" /></figure><h4>Pierrot</h4><p>« Amandine et moi on s’est rencontré à la fête de Noël de ma boîte. Le Noël des enfants. Elle gérait la musique, parlait dans le micro avec sa voix grave et éraillée, elle tendait aux serveurs des plateaux garnis de petits fours. Je ne sais pas exactement ce qui m’a attiré chez elle au premier abord. Peut-être qu’elle n’était tout simplement… pas de la boîte, quoi. De la chair fraîche. Je dis ça parce qu’on en a parlé par la suite. Enfin, elle me l’a reproché par la suite, plutôt. Elle avait raison. Mais je l’ai vue. Je l’ai suivie du regard. Je l’ai approchée. Elle m’a demandé si je passais une bonne soirée et j’ai répondu un truc genre “ super excellent ” ou un truc débile du genre. Elle a souri quand j’ai essayé de me corriger. Elle a trouvé ça charmant. Je lui ai demandé son numéro et elle a dit que ce n’était pas très professionnel, pas très sérieux. Il devait être un peu après minuit, les gens commençaient à rentrer chez eux. Elle m’a dit “ écoute, je fais jamais fait ça d’habitude, mais ce soir… ce soir j’en ai envie ” et j’ai trouvé ça charmant. »</p><h4><em>Amandine</em></h4><p>« À l’époque, je bossais encore pour mon cousin. Il avait une boîte d’événementiel, un tout petit truc où on faisait les soirées d’entreprise, les mariages bas de gamme, des anniversaires. C’était pas inintéressant, mais je voulais surtout retourner bosser dans le cinéma, c’était mon rêve à l’époque. Bref. Soirée de Noël d’une boîte d’assurances, un truc bien ringard avec tout le package habituel… Ils avaient filé le costume du père Noël au gros de la boîte, ils font toujours ça, c’est humiliant… Il y avait des danseuses tahitiennes… Bien déshabillées comme il faut… Open-bar, bien sûr… Des animations pour les enfants… Enfin ringard quoi. Je gérais la playlist, le DJ avait dû annuler à la dernière minute ou un truc du genre. Et donc, y’a ce type qui m’observe. D’habitude, on ne me remarque pas. La gêne du staff j’appelle ça ; les gens ont du mal à regarder les serveurs dans les yeux. Et donc ce type m’observe. Il vient me parler… Il avait une haleine… chargée. Très chargée. Mais il était beau. Très beau. J’ai toujours eu un faible pour les mentons comme ça, vous voyez, ceux avec un petit tourbillon au centre. Une fossette de menton ? C’est drôle, je ne me suis jamais demandé comment ça s’appelait… Bizarre. »</p><h4>Pierrot</h4><p>« Je dirais que la première année a été la plus facile. De toutes mes relations. Tout se passait bien, tout coulait de source. Elle bossait beaucoup les soirs et les week-ends, on se voyait peu, mais ça m’allait. J’étais tellement préoccupé par mon boulot de merde et je rêvais de tout plaquer, d’aller ouvrir une pizzeria en Laponie, un truc débile comme ça. J’avais 500 idées à l’époque et elle, je crois qu’elle se cherchait encore. On se voyait, on riait, au lit c’était dingue, mes amis l’adoraient. Ma mère… Ouais avec ma mère ça s’est mal passé. Je crois qu’elles étaient trop différentes. Des espèces différentes. Amandine… Amandine, je voyais que ça la faisait chier. Ça explique notre séparation. Pas tout, hein, mais une partie. »</p><h4>Amandine</h4><p>« Au pieu c’était… Ouais… Clairement, y’avait un truc entre nous. C’est pour ça qu’au début c’était aussi simple, je pense. Je bossais comme une dingue et lui il se faisait chier. Dès qu’on se voyait, c’était un feu d’artifice ou un truc bien cliché dans ce genre-là… Je parle comme un magazine féminin… Je l’aimais beaucoup, Pierrot. Y’avait beaucoup de… simplicité dans notre couple. Mais au bout d’un an, j’ai eu envie d’autre chose. Il ne voulait pas forcément quitter son boulot et on tournait pas mal en rond. Un an et demi après, je crois, j’ai commencé à créer des… embrouilles… je fais ça quand j’ai envie de changer quelque chose. Je fous le bordel. J’ai fait ça avec mon cousin et sa boîte d’événementiel de merde. J’ai fait ça avec Pierrot. J’ai commencé à lui dire que j’avais des envies de bébé, que je voulais me barrer, que je voulais rester, que je ne voulais plus d’enfant. Je sentais qu’il était plus accro que moi parce qu’il restait collé à moi. Il était amoureux… moi pas… »</p><h4>Pierrot</h4><p>« Elle était paumée à l’époque, je pense. J’aurais aimé l’aider, mais j’étais moi-même bien largué avec tout ça. J’ai eu le crédit à l’époque, le crédit pour l’appartement. Et là je me suis dit “ putain, je dois prendre une décision avec ma vie ” alors je lui ai proposé de nous fiancer. J’étais un peu vieux jeu, je l’avoue, mais c’était histoire de marquer le coup. »</p><h4>Amandine</h4><p>« Finalement… Je lui ai dit que je voulais être seule pendant quelque temps. Il l’a mal pris, il s’est fâché tout rouge, c’était bizarre de le voir aussi… énervé. Il était pas violent ou je ne sais quoi, mais… juste… on parlait plus la même langue. On a décidé de faire une pause. »</p><h4>Pierrot</h4><p>« On a fait une pause. En gros on se séparait, hein. Je suis pas con. On a passé une semaine sans se parler. Et puis le jour où on devait se revoir, elle n’a pas envoyé de message et moi non plus. On a fait 15 jours avant qu’elle ne m’envoie un message. Il disait… Attendez… je l’ai encore… Un instant… Ah oui, voilà. “ Parlons-nous, j’ai envie de te voir. ” Et bien sûr le message m’a fait sursauter. J’étais comme un ouf, je me souviens l’avoir envoyé à tous mes potes en mode “ ça y est, c’est bon, t’en penses quoi ? C’est clair qu’elle va revenir ! ” »</p><h4>Amandine</h4><p>« Je l’ai attendu à la terrasse du Sempiternel. C’est un petit bar super mignon près du Parc André-Citroën. On l’aimait bien ce parc. C’était pas loin de son boulot et mon appartement. Vous y êtes déjà allé ? C’est un grand carré de verdure, au bord de la Seine. C’est simple, terriblement fonctionnel. Et puis il y a un ballon d’air chaud… une… montgolfière, voilà !… Qui monte et qui descend. Ça coûte une blinde et Pierrot et moi on se disait souvent qu’on devrait le faire, mais bon… Bref. On se retrouve là-bas. Y’a le truc gênant des mains et des bises, vous voyez le genre. Comment je lui dis bonjour ? Quel signe je lui envoie ? Il est tout souriant, tout fier de lui. J’aimais bien quand il faisait cette tête. »</p><h4>Pierrot</h4><p>« On commande à boire. Je reste à la limonade. Elle prend un café double. Il doit être… cinq heures ? Le coucher de soleil va être superbe. On discute de tout et de rien, des films qu’on a vus, des potes qu’on a croisés. Je me dis… Elle est tellement belle… Si, si belle. Je ressens toutes les émotions, je les contrôle, je veux pas tout faire foirer en ayant l’air en chien, quoi. »</p><h4>Amandine</h4><p>« Je lui demande une cigarette… Je ne fume presque jamais, mais là, j’en ai envie. Il lui en reste qu’une. Il me demande trois minutes pour aller chercher un nouveau paquet au tabac du coin. Je crois qu’on avait besoin tous les deux d’une petite pause. On s’était pas vus pendant 15 jours ! C’était dingue ! Je le vois qui s’éloigne. Une bonne minute passe. Je les yeux rivés sur le ballon d’air chaud. Il doit être à… quarante mètres de haut, je pense, un truc comme ça, ouais… Et j’entends un cri derrière moi. Un cri de surprise. Alors je me retourne… »</p><h4>Pierrot</h4><p>« On a du mal à croire dans les films quand le héros débarque dans une scène horrible et il reste impassible. Tu vois ? Genre y’a eu une fusillade, y’a du sang partout et il débarque et il est presque zen. Il voit pas le sang. Il entend pas les râles. Bah… en fait… c’est ça, hein. C’est comme ça en vrai. J’ai acheté mes clopes et en revenant vers le café, je vois les gens par terre et je vois un type qui court et y’a comme des cris… Mais mon cerveau… je sais pas comment ça fonctionne là-dedans… mais il me dit que je ne dois pas avoir peur, que c’est normal, que je dois y aller. Je devais même siffloter tiens, le paquet de cigarettes dans la main. Je revois le paquet et la femme avec le trou dans la gorge là et la photo on dirait qu’elle a été peinte par… heu… Rembrandt. Et plus j’approche du café, plus mon cerveau il freine, il ralentit. »</p><h4>Amandine</h4><p>« Il m’a donné six coups de couteau. Deux dans la gorge. Là. Deux dans le dos… Je ne peux pas trop me pencher, mais vous voyez là… Deux sur la main, mais ces blessures-là, elles ont cicatrisé très vite. Il avait une vingtaine d’années. Je me souviens de son visage parce que je crois le reconnaître parfois. Genre je suis dans le métro… enfin non je ne prends plus le métro… je suis dans la rue ou dans un restaurant et je le vois, hyper clairement, dans la foule. Comme un horrible Photoshop. C’est clairement pas son corps. Il était rond, son t-shirt était super moulant et on voyait ses bourrelets. Je m’en souviens parfaitement parce que… je me suis dit… les gros ne tuent pas. C’est idiot hein ? Je m’en veux d’avoir pensé ça. Je me déteste même… Mais c’est la dernière pensée dont je me souviens. Pierrot dit que je lui ai parlé de notre rencontre, de la soirée de Noël, des danseuses tahitiennes. Je ne me rappelle pas. »</p><h4>Pierrot</h4><p>« Quand je suis venu la chercher à la sortie de l’hôpital, je lui ai dit que je voulais l’épouser immédiatement. Qu’on ne pouvait pas vivre séparés l’un de l’autre ! Pas après ça. Honnêtement, je regrette maintenant… Enfin, je regrette de l’avoir fait à ce moment-là. Je ne voulais pas lui forcer la main, pas du tout. Je voulais qu’elle comprenne que j’étais là pour elle. »</p><h4>Amandine</h4><p>« On s’est marié il y a trois semaines. Une petite cérémonie dans la maison de campagne de ma tante. J’ai invité l’autre survivant de la terrasse. Après l’hôpital, on s’est beaucoup rapproché lui et moi. On avait besoin de partager. Il a perdu son fils ce jour-là. Le soir du mariage, il m’a dit… j’aurais aimé que mon fils fume finalement, il se serait levé pour acheter des clopes. On a parlé, on a dansé, on a bu, Pierrot l’a ramené se coucher dans la chambre qu’on lui avait réservée. J’ai passé le reste de la nuit à boire, à danser, à parler. J’en avais besoin. On en a tous besoin. »</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=fc76a013beea" width="1" height="1" alt="">]]></content:encoded>
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            <title><![CDATA[Les Ronces (37/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[françai]]></category>
            <category><![CDATA[france]]></category>
            <category><![CDATA[faits-divers]]></category>
            <category><![CDATA[nouvelle]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 21 Sep 2018 12:18:06 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-10-05T10:04:05.349Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<p><em>Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du Bradbury Challenge : 1 an, 52 semaines, 52 nouvelles. Elle est inspirée par des faits réels.</em></p><figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*Q5AcluLCeaV1SU_RQYTV4Q.jpeg" /></figure><p>On avait retrouvé le corps du petit Loïc à quelques kilomètres de la maison, dans le bois où Virginie et moi avions couché ensemble pour la première fois. C’était la semaine qui précédait notre bac et nous avions décidé avec quelques amis d’aller camper pour décompresser avant les examens. Les uns après les autres, ils avaient annulé, nous laissant pour finir seuls, elle et moi.</p><p>Un chemin en gravier gris — qui apparaît maintenant sur ma télévision, avec en bas un bandeau rouge et des textes qui défilent — menait à une clairière paisible, idyllique. Elle semblait fausse… pour tout dire… artificielle. Les sapins d’un vert sombre ceinturaient un espace d’une trentaine de mètres carrés. C’est là que nous avions planté nos tentes.</p><p>Le journaliste en direct depuis le bois raconte avec détail et confusion l’enquête qui avait mené la police jusqu’à ce lieu. Loïc — un garçon bien sage et souriant si l’on en croyait la photo qui s’affichait dans le coin droit de l’écran — avait été étouffé, son corps glissé sous un roncier. Mais qu’était devenue Virginie, d’ailleurs ? Il y avait eu ce week-end… le bac ensuite… les vacances d’été moins paisibles et agréables qu’à l’accoutumée… et puis la fac. Paris pour elle, Caen pour moi. Deux fois par an, nous nous croisions par hasard, un peu surpris, soupçonnant l’autre de nous avoir oubliés. Quai de gare embouteillé, station de métro puant la sueur, supermarché du village aux néons brûlants. Chaque rencontre se terminait par la même gêne croissante, l’impression d’avoir trahi l’autre. L’écran s’agite quand le journaliste est repoussé par un cordon de policiers. Je reconnais la clairière, là, au bout du chemin pierreux.</p><p>J’ai soif.</p><p>C’était arrivé un peu par accident, en réalité. Une blague sur notre… solitude en avait amené une autre, moins drôle, plus excitante. Elle m’avait embrassé, puis nous avions roulé dans mon sac de couchage. Il faisait très froid cette nuit-là. Je revois maintenant le tas de ronces, oui, juste derrière la tente de Virginie.</p><p>À l’époque elles sortaient à peine d’entre les sapins, les longs tentacules d’un monstre terré au fond du bois… peut-être avait-il planté ces arbres et construit cette clairière dans l’espoir d’y attirer des campeurs charmés ? Mon père — c’était peut-être trois ou quatre semaines avant sa mort, tiens, j’y pense maintenant, je l’avais comme oublié — avait dit en rigolant que pour rester au chaud dans une tente, il valait mieux dormir nu dans son sac de couchage. Il avait mis ce qu’il fallait de sourire et de clin d’œil pour que le message passe. Virginie s’était endormie contre moi, là, une main sous mon aisselle. L’autre bras derrière la tête, je gardais un œil sur la forêt par l’interstice de la fermeture Éclair de la tente.</p><p>Les arbres vibraient. Et les ronces progressaient lentement, comme attirées par nos odeurs. Sur les bras nus de Virginie : un fin duvet, incroyablement doux.</p><p>Le journaliste revient maintenant sur ses pas, son caméraman sur les talons. Sa voix trahit une joie évidente, tandis que son visage tente de rester sérieux, accablé par cette interdiction.</p><p>« Oui, vous comprenez, la police est très protectrice, ils ne veulent pas reproduire les erreurs qui n’ont fait que ralentir l’enquête jusqu’à présent… »</p><p>Je n’écoute plus vraiment en réalité. Quelque chose dans son regard hautain m’exaspère. Je me retourne vers la baie vitrée : derrière le petit jardin où traîne le toboggan en plastique de mon fils, derrière la haie qu’il faut couper, derrière les deux pavillons qui nous séparent de la départementale, il y a le champ et puis le bois ; les sapins et les ronces.</p><p>Il doit y avoir des camions de police et des véhicules de presse garés sur les bas-côtés, sur l’aire de pique-nique que les chasseurs utilisent tous les hivers pour se préparer. Ce midi, le restaurant du village sera rempli de journalistes, de curieux. À la sortie de l’école, il y aura sans doute un micro-trottoir et on nous demandera si nous n’avons pas peur, après tout Loïc avait le même âge que nos enfants, il est mort à quelques mètres de là, connaissez-vous son père, était-il normal, est-ce que vous vous baladez souvent dans la forêt, dans le bois, et les ronces ?</p><p>Je m’extirpe du canapé et j’éteins la télévision. Le son qu’elle produit en passant au noir… je ne sais pas si je l’ai entendu ces dernières semaines. Depuis la fin de mon contrat, depuis le retour à l’intérim — penser à rappeler l’agence — , depuis que les regards de Sandrine sont revenus. Si seulement j’avais pu garder Virginie. Si seulement j’avais pu…</p><p>Tant pis.</p><p>Sous l’évier de la cuisine, derrière le seau rempli de produits ménagers, j’ai caché une bouteille. Un truc fort et allemand, proche de la soude. Je m’en sers un verre à moutarde bigarré de Schtroumpfs. J’attends d’être sur la terrasse pour le siroter, tranquillement. Il est 10h26. Encore une longue journée à se demander comment on peut tuer un enfant comme Loïc avec sa tête ronde et son appareil dentaire et sa coupe au bol. Il y en a 40 des gosses comme ça à l’école primaire. 40 petites bouches qui braillent, qui hurlent, qui chantent.</p><p>Le verre est déjà fini et je me demande bien pourquoi je n’ai pas tué Loïc.</p><p>Je ne l’ai pas fait, bien sûr. Mais pourquoi pas moi ? Je n’en ai pas le courage ? Avec assez de ce… truc qui tapisse les parois du verre… je devrais y arriver. Cela ne doit pas être difficile, c’est juste un enfant, un petit être sans défense, à peine capable de vivre par lui-même. Je fais tourner l’idée dans ma tête ? Comment m’y prendre ? Comment me débarrasser de tout ça ? Il y a le problème de la mère bien sûr. Elle… Je ne saurais pas quoi en faire. Tuer un enfant, physiquement je veux dire, si on met de côté toute morale, le dominer et le tuer, ouais, OK, je vois comment faire. Mais un adulte ?</p><p>Je n’ai pas déjeuné. Pas faim. Pas envie. La flemme. La télé s’est rallumée je ne sais pas trop comment. Le journaliste est maintenant couvert de boue et depuis le studio parisien de la chaîne, on le félicite pour ses images, son travail. Comme un vieux souvenir qui brûle le visage, ils repassent en boucle la venue du coupable présumé. Il est conduit par des policiers à travers la forêt de sapins. On le pousse parfois. C’est une image exclusive, nous assure le journaliste. D’ailleurs ils la repassent encore et encore. Des chroniqueurs parlent pour ne rien dire. Personne ne semble se poser la vraie question.</p><p>Je mange une poignée de biscuits apéritifs et je fais disparaître le sachet au fond de la poubelle. Si ma femme le trouve, elle me pourrira la vie. Virginie n’aurait rien dit, elle, rien du tout, je le sais. Je cherche son nom sur Facebook. A priori, elle n’y est pas. Je pars fouiller les amis de mes amis. Je repense aux ronces, oui, les ronces, j’ai trop bu, mais je me tiens contre un sapin, à l’orée du bois, à cinq ou six mètres de la tente où elle dort encore. Est-ce que j’ai déjà couché avec une fille aussi belle ? Non. Est-ce que j’ai, par la suite, couché avec une femme aussi belle ? Sans doute pas. Je pisse et je vise une branche de la ronce, là, elle bouge et sursaute, je pousse un cri. Un hérisson se déplie et se carapate, encore fumant de mon urine.</p><p>Virginie rigole derrière moi et je me retourne.</p><p>« C’est pas drôle, putain !</p><p>— Ta tronche ! »</p><p>Elle me voit comme ça, presque nu, le caleçon baissé sur les genoux, la main sur la queue. Je sens la chaleur de la pisse sur mes doigts. Elle se marre. J’ai honte, putain, j’ai honte. J’aimerais qu’elle se tire d’ici, qu’elle disparaisse du village. Mais je vais devoir la croiser, encore et encore.</p><p>« Allez, viens, faut qu’on range la tente… »</p><p>Elle balaye tout ça, elle l’ignore. Elle se redresse et elle est habillée, entièrement habillée. Si je la trouve sur Facebook, je lui demande de s’excuser, je lui demande de me demander pardon, je lui demande si elle souvient de ce moment et là…</p><p>J’arrive à l’école de mon fils juste après l’heure de sortie. C’est plus simple comme ça, moins de monde, moins de questions, moins d’obligations. J’ai peut-être raté le micro-trottoir. Tant mieux. Je le récupère et je fais signe à la maîtresse que je suis en retard. Je le porte jusqu’à la voiture et je l’attache à l’arrière. Encore une fois, dans mes mains tremblantes, entre mes doigts, je sens la finesse de ses os et la fragilité de son crâne. Il pourrait chuter, là, maintenant, tout de suite, c’est arrivé si vite, je ne sais pas, c’était… Mais mon haleine.</p><p>Il me demande pourquoi j’ai bu et je dis qu’il se trompe, que c’est un médicament, que je prends un médicament oui, parce que j’ai mal aux dents. Il a cinq ans et il sait déjà tout, il voit tout, il comprend tout. Je démarre et je monte le son de la radio pour suivre l’affaire. Le meurtrier a confessé. Le père a tué son enfant. Sur le chemin du retour — pourquoi ai-je pris la voiture ? J’habite à 400 mètres de l’école — on croise quelques véhicules de presse.</p><p>« Qu’est-ce qu’il se passe, Papa ?</p><p>— Quelqu’un a fait quelque chose de mal…</p><p>— Il a fait quoi ?</p><p>— C’est des histoires de grands. »</p><p>Il reste un moment silencieux, un peu embêté par ma réponse. Il tourne la tête, regarde les maisons qui défilent.</p><p>« Ne t’inquiète pas… Il ne va rien t’arriver. »</p><p>Et les ronces.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=c7cb0c080389" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/les-ronces-37-52-c7cb0c080389">Les Ronces (37/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
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            <title><![CDATA[Pas la moitié d’un problème (36/52)]]></title>
            <link>https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/36-52-pas-la-moiti%C3%A9-dun-probl%C3%A8me-16348c4b3e5d?source=rss-e3c983434a73------2</link>
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            <category><![CDATA[science-fiction]]></category>
            <category><![CDATA[français]]></category>
            <category><![CDATA[opale]]></category>
            <category><![CDATA[nouvelle]]></category>
            <category><![CDATA[polar]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Sat, 15 Sep 2018 07:52:33 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-09-15T07:53:03.519Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*sI6NgxVrSPz8uYioJYHS5g.jpeg" /></figure><p>On a tiré le corps de l’eau jusqu’à la ligne où les clapotis du lac et le sable chaud se rencontraient. Le vieux Brisk, avec ses épaisses lunettes fumées et son cigarillo… Jeanson maugréant… et moi… on observe le cadavre.</p><p>« C’est une blague, j’espère ? »</p><p>Aucun humour dans la situation. Pas la moindre trace. Je recule et je fais quelques pas. Encore personne aux alentours à part la joggeuse qui a découvert le corps. Elle se tient à distance, la tête levée vers nous. Un suricate qui monte la garde. Bientôt, elle demandera à récupérer son terminal et répandra sur le réseau ce qu’elle a vu…</p><p>Et tout Opale saura en moins d’une demi-minute.</p><p>Une ligne ordonnée et serrée de cyprès bloque la vue depuis la route. De l’autre côté du lac — plus étroit ici que nulle part ailleurs — le ponton en bois dévoré par la pourriture d’un centre éducatif gouvernemental. Ils dorment encore… ou bien ils sont en train de manger. Dans une heure ou deux, ils se rueront vers l’eau et apercevront le cadavre.</p><p>Le cadavre d’une sirène.</p><p>Brisk semble en décalage avec la réalité. Jeanson lève la main comme pour se rafraîchir.</p><p>« Bon, si c’est pas une blague, faut qu’on fasse quelque chose. »</p><p>J’opine et je reviens vers eux. Mes jambes flageolent. Je ne sais pas si je vais tenir toute la journée. Et l’odeur d’algue et de pourriture. Et les yeux révulsés. Et les cheveux rouges entremêlés. On dirait un déguisement de…</p><p>« Ouais, ouais, faut qu’on se dépêche avant que ça ne devienne l’attraction du coin. »</p><p>Un coup de klaxon derrière les cyprès ; l’ambulance est arrivée. Deux types descendent, marchent vers nous, gros sac à dos sur les épaules et puis à mesure qu’ils comprennent ce qu’ils voient, ils ralentissent.</p><p>« Oh merde.</p><p>— Exactement… Bienvenue les gars. »</p><p>Je connais le premier — un jeune père de famille — , mais le second — plus âgé, l’air plus expérimenté — ne me dit rien du tout. Ses yeux sortent presque de ses orbites. Quand il ouvre la bouche, les mots paraissent collés, emmêlés.</p><p>« C’est-une-sirène-putain.</p><p>— Ouais, une sirène.</p><p>— On-dirait-Ariel-la-petite… »</p><p>Et il tourne la tête juste à temps pour ne pas se vomir dessus. Le vent tiède courbe la gerbe. Le sable chaud reçoit l’offrande. Je réprime un haut-le-cœur. L’ambulancier plus jeune tape sur l’épaule de son pote.</p><p>« Je t’avais dit de pas bouffer ces beignets… »</p><p>Un fou rire parcourt le groupe comme un éclair ; c’est l’angoisse, c’est le stress, c’est la bizarrerie de la situation. La joggeuse là-haut doit se demander ce qu’on fout. Elle se redresse et nous lance, encore un peu sonnée :</p><p>« Qu’est-ce qui se passe ? »</p><p>Sa voix est toute étouffée par la distance et le vent.</p><p>« Tout va bien ! Vous inquiétez pas ! »</p><p>Elle se rassoit sur son minuscule rocher de la plage.</p><p>« Allez… On embarque le corps et puis… on essaye de rien dire. De garder ça sous silence. »</p><p>Quatre paires d’yeux me regardent de travers. Jeanson tord la bouche dans un sourire gêné.</p><p>« Sérieux Dallas, vous croyez vraiment qu’on va rien dire ?</p><p>— Je sais pas… On est de la police, non ? »</p><p>Pas un mot durant le retour à Opale. On encadrait l’ambulance. Dans le sens inverse, les premiers véhicules des chanceux : les retraités, les vacanciers, les militaires en perm. Cette journée allait être sublime.</p><p>Dernier virage avant les premiers dômes d’Opale, son arcologie ouest. Bientôt les boulevards couverts de bâches en plastique pour masquer la vie. Quelques rues encore et les souterrains de béton et les entrées de parking. Un rond-point et son mirador et puis nous nous arrivons au commissariat central de la police militaire. L’ombre de la muraille s’étire maintenant sur nos anciens jardins tués par les restrictions d’eau et l’écrasante chaleur. Opale sèche. Opale jaunie. Opale qui retourne à la poussière.</p><p>À 11 heures, une fusée décolle depuis l’astroport et la ville vibre. Les gens ne font plus attention à ces signes, à ces détails routiniers. Ils ne voient pas que le sable chaque jour s’avance, que l’air est plus sec, que la ligne l’horizon semble se rapprocher.</p><p>Les gens sont préoccupés par la sirène, car bien sûr quelqu’un — la joggeuse, peut-être le jeune ambulancier ? — a craché le morceau. Une vingtaine de policiers s’amassent autour de l’ambulance qui se gare brusquement.</p><p>Je sors dès que la jeep est arrêtée.</p><p>« Y’a une panne de clim’ à l’intérieur, les gars ? »</p><p>Certains regards fuient, d’autres sourient.</p><p>« Et si vous pensez qu’on va la découper et servir des sushis à midi… Allez, foutez le camp. »</p><p>Mais l’ambulance ouvre ses portes à ce moment précis et ils l’aperçoivent et la sentent. On pousse des cris et on recule. On reste figé. On s’en veut d’être descendu. Le groupe se disperse assez vite pour que je n’aie pas besoin de me répéter.</p><p>Le cadavre traverse le bâtiment sous une couverture de plastique, à l’abri des regards. L’odeur infeste les étages, l’ascenseur, la morgue. C’est plus que du poisson pourri, c’est un véritable corps humain en décomposition.</p><p>« On écarte immédiatement les questions idiotes… On n’a toujours pas rencontré une autre race d’extra-terrestres mi-humains mi-saumons ? »</p><p>Hochements de tête de l’équipe scientifique… Brisk reste impassible.</p><p>« Pas de trace de cicatrices… une opération chirurgicale qui a mal tourné ?</p><p>— Si c’est chirurgical, c’est un boulot exceptionnel. Et faut que j’ouvre pour voir comment… ça marche à l’intérieur.</p><p>— À toi l’honneur Brisk. »</p><p>Il soupire. Les instruments sont installés autour de la table, les assistants robotiques s’activent. Le ventre de la femme est ouvert. Deux types sortent de la pièce. Je me retiens de gerber tout ce que j’ai bouffé depuis une semaine. À chaque organe que Brisk extraie, il commente la forme, le poids et l’état, avant de lâcher un « humain » presque sifflant. Des poches colorées remplies de liquides puants et acides passent de mains en mains. À la lumière de la morgue, c’est une boucherie infernale qui danse devant moi.</p><p>Et puis Brisk retourne la peau là où elle devient écailleuse. Il s’approche, la respiration bloquée, d’énormes lentilles posées sur les yeux. Le silence se fait dans la pièce. Son scalpel découpe un carré de deux centimètres sur deux et il recule, avec une étrange raideur dans ses mouvements.</p><p>« Alors Brisk ? C’est quoi ?</p><p>— Foutez le camp de la pièce. »</p><p>Il n’a pas haussé le ton. Son équipe a suivi le mouvement sans protestation.</p><p>« Brisk ? »</p><p>Une fois que la voie est libre, il se laisse tomber sur un tabouret à roulettes situé derrière les outils. Il tient toujours entre ses doigts le petit carré de peau.</p><p>« C’est génétique. »</p><p>Je reste un peu bête, là, comme ça. Il n’ose plus me regarder. Merde.</p><p>« Y’a une trentaine d’années, une société bossait sur des thérapies… de la chirurgie génétique… pour… pour faire repousser des membres et reconstruire des organes.</p><p>— Jamais entendu parler.</p><p>— Avec la guerre, la boîte a été nationalisée. »</p><p>Brisk me regarde enfin. Il est à deux doigts de chialer.</p><p>« Ces opérations étaient très chères… et abominablement douloureuses. Le taux de réussite était… proche de zéro. OK, on faisait repousser des nez et des doigts… mais les patients se tapaient des arrêts cardiaques, des chocs anaphylactiques incroyables. »</p><p>Il pose le carré de peau dans une coupelle en verre.</p><p>« Comme un rejet de greffe en accéléré.</p><p>— Et tu sais ça… parce que ?</p><p>— J’ai bossé là-bas… Je…</p><p>— Ouais, OK. Brisk, je m’en fous de là où tu as bossé. Cette ville a été construite pour et par des soldats et des mafieux. Regarde-moi. »</p><p>Il sourit.</p><p>« Ouais… Mais là… C’était… »</p><p>— Brisk.</p><p>— On s’en fout. Tu as dit que c’était fini ?</p><p>— La junte a eu peur du processus et tout a été démantelé. Les équipes éparpillées au vent. Je suis tombé ici, mais la plupart des potes sont… ou étaient… sur le front. »</p><p>Ses yeux deviennent vagues, humides. Le clapotis du lac. Le sable chaud.</p><p>« Brisk ?</p><p>— Dallas… Cette femme a été tuée. Peut-être torturée.</p><p>— Torturée ?</p><p>— C’était des rumeurs à une époque… Torture physique et psychologique. On te faisait pousser un nez sur ton menton…</p><p>— Tu déconnes.</p><p>— Des rumeurs. Des blagues de mecs chelous. Un chirurgien, par nature, c’est un peu fou. Et un généticien c’est carrément Lucifer. »</p><p>Par la vitre, l’équipe de Brisk nous observe.</p><p>« On peut pas leur dire.</p><p>— Je sais, Brisk. On dit rien à personne pour le moment.</p><p>— Ça pourrait remonter… et m’éclater à la gueule…</p><p>— Brisk. Calmos. Tout va bien se passer… »</p><p>Nouveau haut-le-cœur. Cette fois, je n’arrive pas à le contrôler. Je vise la poubelle à ma gauche.</p><p>« Dallas… Je suis désolé. »</p><p>Je hoche la tête négativement.</p><p>« T’inquiètes… J’ai toujours rêvé d’enquêter sur un type qui tue ses victimes en les transformant en sirène. »</p><p>Aucune réaction en face.</p><p>Rien dans ses yeux.</p><p>Simplement l’odeur infecte de la morte.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=16348c4b3e5d" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/36-52-pas-la-moiti%C3%A9-dun-probl%C3%A8me-16348c4b3e5d">Pas la moitié d’un problème (36/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
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            <title><![CDATA[Ô, la Plage de Monsieur Kim (35/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[uchronie]]></category>
            <category><![CDATA[anticipation]]></category>
            <category><![CDATA[musique]]></category>
            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[françai]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 07 Sep 2018 08:46:25 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-09-07T08:46:25.806Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*tuNfVgWHTRqM3uW26024fw.jpeg" /></figure><p>« Un mogophone ? »</p><p>Le patron du bar n’en revient pas.</p><p>« Écoute, petit… le mogophone c’est pour les losers, les has-been. Peut-être qu’en Amérique les gens aiment encore ça, mais ce son plastique et métallique, cette… cacophonie, là… cette résonance sourde qui fait vibrer les verres… Personne n’en veut ici en Europe. Et je ne dis pas ça méchamment. Tu comprends, petit ?</p><p>— Je comprends. »</p><p>Le « petit » ouvre sa caisse et sort le mogophone. Le patron se plante sur la pointe des pieds pour mieux voir l’appareil. Il pousse un sifflement aigu.</p><p>« Oh putain, regarde-moi ça. On dirait une de ces tireuses à lait automatiques, tu sais ? C’est atroce. Regarde ce sac. Matte-moi un peu ces écrous sur le côté.</p><p>— Ce sont les touches.</p><p>— Les touches… Bordel, ça doit arracher la peau des doigts, non ? Sérieux, petit, sérieux, vends ton truc, là. Vends-le maintenant et passe à autre chose. »</p><p>Le patron fait mine de s’occuper ailleurs ; il se retourne, attrape un verre qui passe par là, l’analyse d’un coup d’œil et décide qu’il devrait être encore plus propre. Le serveur derrière lui porte un sourire mauvais — c’est la centième fois qu’il voit une scène de ce genre.</p><p>« Le saxophone… Ça, c’est un vrai instrument de bonhomme. Ça tape bien au fond, ça récure les murs des toilettes. Les gens sont scotchés, petit, ils finissent leurs verres trop vite, ils ne remarquent pas qu’on les a resservis. Tu piges ?</p><p>— Ouais, je pige.</p><p>— Alors pourquoi tu restes planté là ? Y’a d’autres bars où tu peux essayer, même si je pense qu’ils t’enverront tous chier comme moi. Tu peux faire mieux que ta machine… Tu vois ce que je veux dire ?</p><p>— Ben oui, je vois.</p><p>— Tu connais la musique, petit ?</p><p>— Ouais.</p><p>— Tu joues quoi d’autre ?</p><p>— Piano. Clarinette. Basson.</p><p>— Bah voilà, la clarinette. C’est beau, très triste, ça fera oublier les Allemands. »</p><p>D’un coup de torchon, il indique le mur près de la scène : des grosses pierres blanches et sèches, comme toutes les caves du Quartier latin. Des impacts de balles forment une constellation.</p><p>« Les Boches ils ont flingué des résistants ici. Jusqu’en 51. La clarinette c’est bien. C’est sobre et digne et pis ça dérange personne. Ramène ta clarinette et tu joueras sur ma scène. »</p><p>Le « petit » ne bouge pas. Il ne regarde plus le patron dans les yeux depuis longtemps. Il n’ose plus. Il reste là encore un instant, les mains contre le corps. Quelque chose dans l’ambiance de la cave l’étreint ; une présence indescriptible. Elle fait danser son doigt sur le bord d’un verre à whisky. La vibration grossit, reste épaisse, ne devient jamais cristalline. Mais elle s’en fout.</p><p>« Ça bouffe en piles, ton machin ?</p><p>— Ouais, m’sieur.</p><p>— Bon, tu vas jouer quoi ?</p><p>— Des compositions originales.</p><p>— Tu connais des morceaux de blues ? Tu peux jouer du blues avec ça ? »</p><p>Le « petit » hoche la tête.</p><p>« T’as droit à deux chansons alors. La première, tu me fais un truc connu et ensuite tu me fais un machin écoutable…</p><p>— Merci, m’sieur. »</p><p>Le « petit » dit avoir 22 ans, droit comme un I, des cheveux crépus qu’il a ramassé sous une casquette des Yankees. Le patron le dévisage un instant et pense que ce gamin ne peut pas avoir 22 ans. La courbure de son dos. Ses mains. Il est plus vieux, plus rodé, plus habitué à la vie. Plus près de la mort aussi. Il dégage une odeur de térébenthine, sans doute à cause du mogophone et de ses batteries.</p><p>« Bon, alors ? Tu joues quoi ? »</p><p>Il prend un instant pour réfléchir et grimpe sur scène.</p><p>« <em>Kim</em>.</p><p>— <em>Kim</em> ? Je connais ça, <em>Kim</em> ?</p><p>— C’est le nom du morceau. <em>Ô, la Plage de Monsieur Kim</em>. Je l’ai entendu à New York. C’est du blues de Californie. »</p><p>Le patron lève les yeux au ciel.</p><p>« Du blues de Chinois ?</p><p>— Coréen. Comme tout ce qui vient de Californie. »</p><p>Soupir pesant. Il s’est fait rouler dans la farine.</p><p>« Tu viens d’où toi ?</p><p>— Texas.</p><p>— Tu parles bien français, putain… T’as appris à jouer du mogo-bidule au Texas ?</p><p>— Mogophone. Non. Enfin oui. Un peu ici, un peu ailleurs. Je peux commencer ? »</p><p>Le patron lève les mains et s’approche d’une table vide — elles le sont presque toutes, il est à peine cinq heures et des brouettes. Un sourire se dessine sur ses lèvres. Il connaît les gamins dans son genre, il en a déjà vu passer. Certains sont devenus des stars. D’autres se sont tués à la tâche. Quelques-uns, les plus chanceux, s’en sont sortis et se retrouvent désormais au club une fois par semaine. Le patron ne possède pas de sixième sens, d’instinct, d’oreille, il sait juste ce qui marche et ce qui ne marche pas à la quantité de whisky et d’eau de cerise qu’il sert. Les gens prennent de la bière allemande lorsque la musique les emmerde et des bouteilles de champagne quand ils ne sont pas venus écouter les artistes.</p><p>Dès que le gamin se met à jouer, le patron soupire. Il le savait : le mogophone a quelque chose de daté, de vieillot. C’est une cornemuse électrique, un orchestre en papier mâché. Le poumon de la machine se lève en rythme pour dispenser la base, une grosse note maintenue durant tout le morceau. Les grands arrivaient à faire jusqu’à six lignes en même temps. Le gamin commence avec deux. Le patron soupire, jette un œil derrière lui, fait venir un café en levant trois doigts vers le bar. Et puis ce morceau… <em>Kim</em>, ça ne lui dit rien.</p><p>Et le gamin rajoute deux lignes de musique. D’un coup. Les notes s’élancent sur la scène, elles tournoient. Le patron ne connaît pas le procédé mécanique, il sait juste que l’appareil répète des suites de notes, des accords, des lignes qu’il faut rentrer en avance ou — pour les musiciens les plus doués — en même temps que l’on joue. Lentement, mais sûrement, quelque chose se réveille chez le patron. Quelque chose de puissant. Les verres vibrent, mais c’est la basse, alimentée par les batteries, qui utilise et le corps du mogophone pour souffler dans la caisse de résonance naturelle de l’instrument : la cage thoracique du gamin. Il rajoute une septième ligne peu après que le sucre du patron a fondu dans sa cuillère. Il reste coi, bloqué sur la scène. 22 balais, capable d’utiliser un mogophone et de remplacer sept musiciens d’un coup.</p><p>Une huitième ligne fait son apparition. Des images percutent le patron : c’est une mélodie définitivement asiatique. Mais elle est engluée dans le pétrole de Californie, dans les marées noires et les tankers. Il voit ces photos sorties il y a quelque temps dans les journaux de propagande, les phoques et les ouvriers chinois noyés dans l’essence et le mazout, rejetés sur une de ces superbes plages de Los Angeles. Derrière eux, une forêt de derricks, comme si les gratte-ciel de New York s’étaient déshabillés. Il frissonne. Il ne s’est pas rendu compte que le morceau était terminé.</p><p>« Tu joues samedi soir… »</p><p>Et à lui-même, dans un souffle…</p><p>« Les Boches vont adorer ça. »</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=2a381a636385" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/%C3%B4-la-plage-de-monsieur-kim-35-52-2a381a636385">Ô, la Plage de Monsieur Kim (35/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
        </item>
        <item>
            <title><![CDATA[Tu avances dans les photos (34/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[mariage]]></category>
            <category><![CDATA[france]]></category>
            <category><![CDATA[nouvell]]></category>
            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[françai]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Fri, 31 Aug 2018 13:54:56 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-08-31T14:04:48.383Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*s1RGqqmVogSY_ahtcrEiSw.jpeg" /></figure><p>Sans trop savoir pourquoi, bien après la fin de la condamnation, et alors que même tu devais les détruire, tu avais conservé dans ton téléphone des photos du mariage d’Élisa. De temps à autre, l’esprit ailleurs, ton pouce venait presser l’écran et l’application s’ouvrait, les extirpant. Des fossiles dans une coque en verre et en matériaux rares.</p><p>Il y avait tout d’abord le vin d’honneur dans la petite salle attenante à la mairie — pourquoi avoir ignoré la cérémonie en elle-même, tu ne le savais pas, tu n’y pensais même plus. Des draps blancs et roses avaient été tirés depuis les poutres pour créer une ambiance feutrée, mais les gens s’y accrochaient comme des mouches sur une toile d’araignée, ils les tachaient avec leurs mousses en verrine et leurs cocktails. Tu ne reconnaissais personne sur les photos. Quelques visages ici et là évoquaient le collège ou le lycée. Tu n’avais parlé à personne, tu avais simplement traversé l’après-midi comme un fantôme, un zombie. Ta main a tenu des flûtes à champagne et des verres de whisky pas cher. Ta serviette, enroulée autour de tes doigts comme un poing américain, était émaillée de sauces, de gras, de miettes de pain. Tu avais longtemps contemplé cette galaxie, déchiffrant ses constellations avec lenteur et précision. Tu sentais parfois t’approcher d’une réponse, mais elle fuyait douloureusement.</p><p>Tu avances dans les photos. Les invités s’étaient ensuite déplacés jusqu’à la maison de campagne d’un oncle ou d’une tante du marié. Dans l’immense jardin de la propriété, tout le monde s’était empressé de monter à bord d’un vieux tracteur laissé à l’abandon. Autour de la machine, des herbes sauvages avaient poussé dru, longues, coupantes, jaunies. Une espèce de rose trémière s’était installée dans le creux de la roue. Deux demoiselles d’honneur riaient aux éclats en grimpant sur le capot du moteur. Le pare-brise (fendu en deux dans une ligne oblique) observait la scène sans dire un mot.</p><p>Le photographe du mariage avait sauté sur l’occasion pour enchaîner les portraits et les clichés de groupe ; les parents et les mariés, les témoins et les mariés, les grands-parents et les mariés, les neveux et les nièces et les mariés, et puis, après une éternité, et alors que le soleil percutait mollement le champ de blé aux abords du terrain, enfin, tout le monde et les mariés.</p><p>Tout le monde sauf toi, bien sûr. Tu t’es tenu juste à côté du photographe et tu as pris le même cliché que lui avec ton téléphone et tu as souri, parce que tu étais fier de ton cadrage, parce que tu avais besoin d’une victoire, même une toute petite. Aujourd’hui, sur l’écran de ton téléphone, les visages paraissent flous et lointains. Tu ne te rappelles plus du mot qui a été crié ; « cheese » ? ou bien « fromage » ? Tu rigoles. Ou quelqu’un a dû dire « fromage » juste pour déconner et oui, ça te revient maintenant, le rire général, l’éclat de rire franc, les sourires énormes, immenses, les gens pliés en deux, les langues tirées, les mains sur les tailles et sur les bras. Quel bonheur.</p><p>Tu avances dans les photos. On entre dans la salle du dîner ; des tables encore vides, des bouquets mauves dans de hauts vases qui, tu t’en souviens, finiront par être débarrassés (ils bouchaient la vue). Sur chaque chaise une boîte avec des cadeaux, des lettres, des mots doux. Tu te souviens de la tienne ; elle était vide.</p><p>Les clichés suivants témoignent de l’arrivée des invités puis des mariés dans la salle. Ils s’installent, tirent les chaises, s’échangent les places et les vins… Des serveurs (chemises glissées tant bien que mal dans des pantalons froissés) passent devant l’objectif, s’activent, déposent et récupèrent les assiettes. Tout le joli bal paraît figé sur les photos, bien sûr, mais tu te souviens encore de ces percussions de porcelaine, de verre et de métal. Un brouhaha apaisant. Une voisine qui vous demande ce que vous faites là et vous lui dites et elle se détourne, elle fait pivoter sa chaise même pour ne plus avoir à vous parler. Vous ne lui en tenez pas rigueur.</p><p>Tu avances dans les photos. Le discours maintenant, le visage d’Élisa en gros plan, son maquillage épais qui alourdit ses traits, ses joues roses, sa bouche. Elle se tourne vers toi, elle te présente. Et tu ne peux pas t’empêcher d’entendre les ricanements, de percevoir les sourires moqueurs, de ressentir le malaise qui infuse l’air ambiant.</p><p>La photo suivante est une vidéo. Tu hésites un instant avant de la lancer et puis tu appuies sur le symbole au centre de l’écran (tu te dis qu’il n’existe pas de terme simple en français). Il y a les bruits parasites d’abord, le tumulte des invités qui ne veulent pas se taire, les serveurs qui traversent la salle sur la pointe des pieds, quelqu’un qui verse du vin et qui rate le verre et qui pousse un juron amusé et puis Élisa.</p><p>« Merci à toi, Damien, merci encore. Sans toi, sans tes mots, ce jour ne pourrait pas exister. »</p><p>Elle éloigne le micro un instant, un bref instant, comme pour repousser des larmes. Derrière elle, un bouquet (hibiscus, roses, tulipes… camaïeu de mauve) prend toute la lumière. Élisa devient une silhouette.</p><p>« Pour ceux qui ne savent pas, Damien… c’est mon ex. Le genre hyper con, relou, violent parfois. »</p><p>Elle baisse les yeux.</p><p>« Et puis il m’a fait rencontrer Éric. »</p><p>Elle pose sa main sur le marié qui reste hors champ, volontairement. Tu as zoomé sur le visage d’Élisa, tu voulais l’avoir en entier, rien que pour toi.</p><p>« Éric bossait au commissariat, il a pris mon dépôt de plainte… Nous nous sommes revus plus tard, il a pris du temps, parce qu’il ne voulait pas me brusquer, pas être maladroit. Il est l’inverse de… de Damien, quoi. »</p><p>Rires dans la salle. Tu dézoomes légèrement histoire d’attraper le visage de la mère d’Élisa, une femme quiète au regard calme. Elle te fixe (elle t’aimait bien).</p><p>« Le juge… a décidé qu’Éric devait assister à mon mariage… si j’étais d’accord, bien sûr. J’ai dit oui. Je voulais qu’il soit là. Pour qu’il comprenne ce qu’il a perdu et ce que j’ai gagné. »</p><p>Elle lève sa coupe de champagne (depuis longtemps les bulles ont disparu, l’image ne laisse pas deviner ce détail) vers toi.</p><p>« Allez, santé ! »</p><p>Elle boit cul sec et lorsqu’elle repose la flûte, le verre se brise à la base. Volontairement ou pas, elle n’aperçoit pas son geste et continue à sourire (une goutte de sang tombe sur sa robe et perle un instant, ça tu l’imagines, aucun appareil photo n’aurait pu attraper ce détail). Tu éteins le téléphone.</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=4e51bf05c505" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/tu-avances-dans-les-photos-34-52-4e51bf05c505">Tu avances dans les photos (34/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
        </item>
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            <title><![CDATA[Petite Terre (33/52)]]></title>
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            <category><![CDATA[projetbradbury]]></category>
            <category><![CDATA[mars]]></category>
            <category><![CDATA[nouvelle]]></category>
            <category><![CDATA[fiction]]></category>
            <category><![CDATA[françai]]></category>
            <dc:creator><![CDATA[iamleyeti]]></dc:creator>
            <pubDate>Wed, 29 Aug 2018 19:49:22 GMT</pubDate>
            <atom:updated>2018-08-29T19:49:22.639Z</atom:updated>
            <content:encoded><![CDATA[<figure><img alt="" src="https://cdn-images-1.medium.com/max/1024/1*25GT-NyTXaVa7pig03iegg.jpeg" /></figure><p>« Au fond… on dirait que vous n’avez pas envie de partir. »</p><p>Papet a juste gardé les yeux ouverts, sans cligner, sans ciller.</p><p>« Et je vous dis ça parce que je vous suis depuis des mois. Moi, comme tous les autres journalistes nous sentons bien que… »</p><p>La voix du reporter se perd un moment. Son regard croise celui du spationaute Papet. Docteur Ludovic Papet. Plus français, tu meurs. Les autres astronautes lèvent les yeux au ciel. Ça fait six ans qu’ils connaissent le bonhomme. Six ans qu’ils l’écoutent et l’observent grommeler. C’est un type formidable. Un héros. Un mec avec un cœur gros comme ça. Mais voilà, il n’a pas très bon caractère. Il fait la gueule sur les photos. Participe à peine à la communication. L’agence a toujours été à deux doigts de l’éjecter du programme. Sauf qu’il est indispensable.</p><p>Le journaliste reprend sa phrase, en faisant traîner son accent italien.</p><p>« Eh bien, on dirait que vous n’avez pas très envie de partir.</p><p>— Au contraire.</p><p>— Alors, pourquoi être aussi réfractaire à l’idée d’en parler ?</p><p>— C’est votre question ? »</p><p>Son accent français ne coupe pas autant que son intonation. Le journaliste n’hésite pas. Il doit aller jusqu’au bout.</p><p>« Oui. »</p><p>Papet se redresse lentement sur sa chaise. Il est entouré par ses camarades, assis devant une longue table en bois sombre, sur une estrade qui fait face à une centaine de journalistes. On est en Russie, trois semaines avant le départ. Tout au fond de la salle, une forêt de caméras. Des fleurs rouges s’allument. On est en direct.</p><p>« Alors ma réponse est : au contraire.</p><p>— Au contraire ?</p><p>— Au contraire. »</p><p>Sourire carnassier du Français. Deux communicants se précipitent vers le journaliste italien et lui retirent le micro. Il pousse un cri.</p><p>« Hey… Du calme. »</p><p>Un murmure parcourt l’assemblée. L’Italien lance quelques insultes romaines.</p><p>« J’ai dit stop. »</p><p>Papet se redresse.</p><p>« Rendez-lui son micro. Je vais lui répondre correctement, c’est bon. »</p><p>Les communicants hésitent. Ils ne savent pas s’ils gagnent au change.</p><p>« Allez, plus vite que ça, j’ai une fusée à prendre. »</p><p>La vanne fait mouche, un rire parcourt la salle, tout le monde se détend. Bon, OK, pas tout le monde, les types de la comm’ font une descente d’organe. L’Italien reprend le micro, remercie le spationaute, en français s’il vous plaît.</p><p>« Est-ce que vous avez vraiment envie de partir ? »</p><p>Le Français se passe une main sur la barbe.</p><p>« Oui. Bien sûr. Qui n’aurait pas envie de faire ce que nous allons faire ? Ce programme a vingt ans. Nous sommes pour la plupart nés à une époque où l’espace n’était plus une priorité pour personne et nous voilà sur le point de non seulement quitter l’orbite terrestre, mais rejoindre Mars et nous y implanter. »</p><p>Il reprend sa respiration.</p><p>« Donc… oui, j’ai envie de partir. Pour l’exploit technique, pour la gageure scientifique, pour la promesse d’un nouveau monde, d’une planète neuve.</p><p>— Mais alors pourquoi… »</p><p>Les communicants font un pas en avant vers l’Italien. Le poing de Papet s’écrase sur la table.</p><p>« Laissez-le parler, Bon Dieu ! »</p><p>Un pas en arrière. Le journaliste reprend, visiblement ému. Il ne doit pas avoir plus de trente ans. Sa carrière avant ça ? Des broutilles : embouteillages, crises politiques régionales, grèves et manifestations… Une vie entière consacrée à la médiocrité humaine et aux vaguelettes sans intérêt de la bureaucratie européenne.</p><p>« Je… Je me demande pourquoi vous avez l’air aussi… fermé. Vous avez l’air en colère. Vous avez l’air déçu.</p><p>— Non. Ce n’est pas ça. »</p><p>Papet lâche un soupir. Ses camarades s’attendent au pire. Ils le connaissent. Les années d’entraînement et de préparation, l’éloignement des familles, les difficultés de communiquer avec l’entourage russe ; désormais, ils se connaissent sur le bout des doigts.</p><p>« Déjà… j’ai une drôle de tête. Ça n’aide pas. »</p><p>Il ne laisse pas passer les quelques rires qui fusent.</p><p>« Je vais vous le dire, moi, mon problème. Je ne suis pas triste parce que je ne vais jamais revenir ici. Je me fiche un peu de la Terre. Je n’ai pas d’amis — à part ceux que j’emmène avec moi. La nourriture… je m’en moque. Les vagues, la mer, les dauphins, ou je ne sais quelle connerie professée par mes camarades — je m’en contrefous. »</p><p>Il croise les bras — musclés, imposants. Il a refusé de se tondre la barbe et ses joues sont recouvertes d’une toison folle, délirante, maladroite. Il semble revenir d’une expédition en mer.</p><p>« Cette planète a fait son temps. On l’a foutue en l’air par notre incompétence, notre stupidité, notre avidité, notre envie de toujours mieux, toujours plus vite. Elle est ruinée. Nous l’avons ruinée. C’est pour ça que je suis maussade, que je tire la gueule, que je n’ai pas envie de venir chouiner devant vos micros en disant que le sable entre mes doigts de pied va me manquer. »</p><p>Il secoue la tête. L’image d’une crinière de cheval traverse l’esprit de toute la salle.</p><p>« Nous ne méritons aucune de ces choses. Ce que j’ai en tête, ce qui m’obsède matin, midi et soir — en plus de la sécurité de mes camarades — c’est la réponse à cette question : qu’est-ce qu’on va faire pour ne pas recommencer tout ça là-haut ? Qu’est-ce qu’on peut faire, ici et maintenant, pour ne pas faire de Mars une autre Terre. »</p><p>Il ouvre une petite bouteille d’eau posée à côté de lui. Le plastique craque entre ses doigts. Il s’arrête.</p><p>« Tenez, regardez ce que je dois boire. C’est débile. Il y a une rivière dehors, mais il est formellement interdit de boire l’eau ou d’y pêcher… Voilà pourquoi je tire la gueule. »</p><p>Il s’enfile en deux gorgées l’intégralité de la bouteille qu’il écrase entre ses mains. La pièce n’a jamais été aussi silencieuse.</p><p>« Alors oui, bon, vous allez me dire, on ne va pas pouvoir la saloper la planète, pas comme ça. On va pas répandre du mazout sur les plages martiennes demain. OK. Je veux bien. Reste que s’il y a un moment où il faut tout changer, tout modifier, tout reprendre… c’est maintenant. »</p><p>Yi attrape délicatement la main de Papet. Il ne s’en rend pas compte, mais il tremble.</p><p>« À partir du moment où nous poserons notre pied sur Mars, nous serons responsables des siècles à venir. De comment les gens s’organiseront, de comment les sociétés fleuriront, de comment le travail sera récompensé, de comment la terre sera laissée en jachère… ou non. Voilà pourquoi je suis furieux. »</p><p>Il lance son plus beau sourire au journaliste.</p><p>« Un’altra domanda? »</p><img src="https://medium.com/_/stat?event=post.clientViewed&referrerSource=full_rss&postId=acebfa2371f1" width="1" height="1" alt=""><hr><p><a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury/petite-terre-33-52-acebfa2371f1">Petite Terre (33/52)</a> was originally published in <a href="https://medium.com/52-%C3%A9toiles-projet-bradbury">52 Étoiles / Projet Bradbury</a> on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.</p>]]></content:encoded>
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