Les Mystères du Grand Paris

Saison 1 • Épisode 5/15

Karim Leroux, apprenti

Résumé de l’épisode précédent : José-Carlos Capitào, patron de Eco-Colis 93, a passé une mauvaise journée en perdant de l’argent au tiercé et aux paris sportifs en ligne. Son apprenti, Karim Leroux, manifeste beaucoup de sérieux au travail mais subit sur son portable le harcèlement de ses anciens « Frères » islamistes. Seule bonne nouvelle pour le trio d’anonymes number one de Villepinte et de Tremblay-en-France : Almerinda Capitào a été retenue pour les pré-sélections de Miss Grand Paris, qui vont avoir lieu samedi soir à Aulnay-sous-Bois pour le territoire « Paris Terres d’envol » — le septième dans la découpe administrative de la nouvelle métropole parisienne.

Mercredi, 19 heures dans l’hyper-centre commercial Aéroville, à cheval sur les communes de Tremblay et de Roissy, près de l’aéroport.

J’entre chez Prixmark. Je suis trempé, à cause de la pluie ou parce que je sue, je ne sais pas. Un c-fran me fouille à l’entrée, surtout mon sac à dos, mais il est vide. Il n’y a pas trop de monde en début de soirée -ça doit être la tempête dehors. Je demande le rayon pantalon à une vieille et elle me calcule pas et me montre du doigt où est le rayon pantalon. Monsieur Capitào est cool. Il m’a dit que j’allais prendre des responsabilités et que peut-être demain il me laisserait faire la tournée tout seul avec la fourgonnette car il a des choses à faire à Saint-Denis. J’ai sa confiance. 
Au bout de seulement trois jours, c’est bien. Ça va plus vite que de plus croire à Allah le Tout-Puissant. J’essaie de faire correctement le travail pour qu’il me garde. J’ai toujours autant de suées et de coups de barre dans la journée mais je m’accroche. J’en ai parlé à la doctoresse du centre. Elle m’a dit que j’étais comme un toxico qui lâchait la came, que le taf c’était mon subutex. Bon, faut bien qu’elle justifie son emploi, c’est juste que je galère, faut être lucide.

Je choisis un jean taille 42 à 9, 90 euros et je vais l’essayer. Je le passe, c’est bon. J’ai aussi besoin de chaussettes alors je dis à une autre vieille : « C’est par où les chaussettes ? », et elle me calcule pas, elle me montre du doigt où sont les chaussettes, et derrière elle je vois deux pétasses qui ricanent, peut-être ses petites-filles.

Aéroville, j’aime bien : « 200 boutiques, 30 restaurants » comme dit la pub à l’entrée, et aussi le cinéma multiplex Europacorps de Luc Besson, le keum qui a fait le djihad dans Léon. Quand j’étais prêt à me tirer en Syrie, c’était Léon mon film préféré, avec Mad Max et Terminator.

Aéroville, ça me tranquillise. C’est grand. Moi, j’aime bien quand c’est grand et que je ne sais plus où je suis : c’est comme un paradis en vrai puisque l’autre j’y crois plus trop, il n’y a pas soixante-douze houris aux yeux noirs à t’attendre au paradis après que tu t’es fait sauter, c’est pas possible, l’imam du centre nous l’a bien dit. Ouais, en attendant, Aéroville, c’est plein de meufs vivantes même si j’ose pas trop les aborder, un paradis en vrai tellement immense que tu ne sais pas où il commence et où il finit. Il paraît même que dans quelques années il va y avoir un paradis encore plus grand à Gonesse : Europacity, un jardin géant sans voitures, avec des terrains de sport, des magasins et des attractions pour les petits enfants, plus encore qu’à la fête de L’Huma.

Après Prixmark je vais à Auchan et je m’achète des bonbons à la menthe que je paye à la caisse rapide. Je fais genre je le connais pas mais je connais le caissier, un barbu que j’ai déjà croisé dans une réunion salafiste. Il voit trop de monde, il me remet pas, puis j’entends : « Salam Alaykoum, Krim. »

Après je longe les magasins, les vitrines. Y a des militaires qui zonent et des collégiennes qui rigolent. Elles ne doivent pas avoir de devoirs. Je baisse les yeux. Ouais, c’est cool tous ces magasins. En même temps, j’ai rien envie de m’acheter et puis j’ai pas de thunes.

Devant chez Etam, y a… Oui, c’est elle, la soeur de monsieur Capitào… Il lui a fait signe hier dans la rue, je suis sûr que c’est elle, elle lui ressemble, en imberbe. Elle est un peu enrobée mais jolie. Je baisse les yeux, c’est plus fort que moi, puis je me force à les lever, faut que j’apprenne à parler aux filles, je ne peux pas rester vierge toute ma vie, alors je rentre dans la boutique et là aussi on me fouille, un asiat’ qui doit passer ses samedis soirs à la salle de muscu. Je m’approche de mademoiselle Capitào : elle est en train de choisir des slips ficelles -un rouge, un jaune et un noir, comme des scoubidous. Je dis : « Bonsoir mademoiselle Capitào. Vous faites vos courses. » Elle se retourne avec ses slips ficelles. Elle a l’air furieuse, me crache : « On n’a pas l’honneur de se connaître. » Moi je dis : « Ben, je suis Karim, l’apprenti de votre frère. » Alors elle dit : « Il ne nous a jamais présentés. » Je dis : « C’est, euh… C’est l’occasion de faire connaissance… Vous voulez un bonbon à la menthe ? » Elle secoue la tête et se tire. J’entends : « Pauvre type ! »

« Mademoiselle Capitào !… » Bon, je voulais juste être poli, pas draguer. C’était pas une mouqabala dans une madafa -un speed dating djihadiste dans une maison de transit à la frontière syrienne, comme j’ai traduit un jour pour le psychologue du centre, un c-fran qui parlait que le français. En vrai, quand je voulais partir, je rêvais trop à ça, ça me motivait grave. Oui, je voulais juste être poli. La politesse c’est l’inverse de jouer au foot avec la tête des mécréants, on nous l’a dit au centre, la politesse, c’est l’huile dans le moteur de la société. En tout cas, je dirai pas à monsieur Capitào que j’ai rencontré sa soeur qui s’achetait des slips ficelles.

Après je cherche l’arrêt de bus pour rentrer. Le vent souffle et il pleut genre le ciel est en colère. Y a un clodo qui baigne dans sa merde sous l’abribus. Je lui donne un euro pour faire zakat. Je ne sais pas si je crois au Tout-Puissant un peu à la folie passionnément pas du tout mais je respecterai toujours l’aumône de l’Islam. Puis je dégage de trois mètres tellement il pue. J’espère que la pluie va le laver. Bon, j’attends le bus mais va quand même falloir que je passe mon permis. J’aime pas mentir trop longtemps. Surtout à monsieur Capitào qui veut me laisser conduire seul la fourgonnette demain.

Je suis dans le T’Bus, direction ma cité. Ça me fait délirer de me dire qu’on n’est pas loin du Terminal 1 de Roissy où y a un lieu de culte international, avec toutes les religions du monde et les gens qui prient avant ou après l’avion, tranquilles, pas comme les embrouilleurs de la mosquée secrète que je fréquentais avant et où je ne dois plus aller. Je ne prie plus mais je respecte ceux qui prient, même s’ils parlent dans le vide. En fait, je prie pour ne plus prier. Oh puis j’en sais rien. Je transpire. Le centre commercial brille dans la night. Et toutes ces voitures sous la pluie… Où vont-elles ? Y a beaucoup de circulation, tout se ressemble mais je reconnais tout. C’est chez moi.

La vie c’est un omnibus

On est tous passagers (ouais)

Et puis un jour on t’fout aux puces

Avant d’te dégager (ouais ouais)

Voilà mon arrêt. Maison de retraite, zone 5. Plus que cinq minutes à pieds.
Comme le ciel pleure sur ma tête, je prends un pochon plastique Auchan et m’en fais un bonnet.
Les rues sont désertes, les immeubles tout allumés et tout gris, même si en plein jour ils sont en couleur, avec des fois des traces de poubelles brûlées, comme en bas sur mon bâtiment.
J’ai l’impression qu’on me suit. Je sais que certains sont revenus de Syrie, j’en ai vu deux l’autre soir chez le boucher. Mais je m’en fous, le premier fils de pute qui m’embrouille, je le nique.
Pas loin de chez moi, je m’arrête devant un panneau :

Radicalisation violente / Enrôlement djihadiste
Familles, amis, agissez sans attendre
Numéro vert 0 800 005 696
stop-djihadisme.gouv.fr

C’est ma mère qui a appelé pour moi.

En bas de mon immeuble, avenue de la Paix, y a deux gamins qui vendent du shit près de l’endroit où on a fait tomber la tour 2. Ils parlent entre eux quand ils m’aperçoivent. Puis ils se tirent parce qu’ils savent qui je suis et la cité a l’air d’un coup encore plus silencieuse, avec toutes les fenêtres jaunes sous la pluie.

Je prends l’ascenseur jusqu’au treizième. Tiens, y a du bruit à la maison. Je colle mon oreille sur la porte et j’entends ma mère qui a des choses à dire à mon père. « Espèce de bon à rien, comment veux-tu que ton fils n’ait pas honte de toi ? » J’entends le bruit d’un verre qui explose au sol. Je rentre. Ma mère dit, rouge de colère dans le salon : « Ah, c’est toi Krim ? » Moi je dis en regardant mon père qui pleure devant la télé : « Pas de violence, s’il vous plaît, pas de violence. » Mon père gémit : « Pas de soucis Krim, pas de soucis. »

À suivre

Récit par Frédéric Ciriez
Photographies par Jean-Fabien Leclanche

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Les Mystères du Grand Paris sont soutenus par la DRAC Ile-de-France
la Sofia, la Ville de Paris, la Société du Grand Paris, l’Institut Français , EDF.