Les Mystères du Grand Paris

Saison 1 • Épisode 1/15

José-Carlos Capitão, entrepreneur

Depuis le comptoir du Celtic j’entends un avion qui va se poser sur Roissy, peut-être le Moscou-Paris de 18 h 10 qui a l’air plus à l’heure que mon chômeur Pôle Emploi… Déjà dix minutes et quarante secondes de retard ! Quand j’étais agent de piste à Air France j’étais toujours ponctuel, surtout le jour où j’ai négocié mon départ : 50 000 € le jour de mes trente-cinq ans, qui dit mieux ? Zé-Carlos il a toujours été fait pour l’argent… Je commande une autre Gallia à Hocine et prépare une nouvelle grille Amigo. Je regarde l’écran où vont apparaître les résultats mais ça ne me remonte pas le moral :

Jouer comporte des risques : endettement, dépendance, 
en cas de doute veuillez nous contacter au 09747513

Je regarde autour de moi : à Tremblay, tout le monde joue au PMU -les Maliens, les Rebeus et même les anciens d’Air France partis avec un joli « chèque reconversion ». Puis mes yeux reviennent à l’écran : Oh noooon, encore 20 € de perdu… « Vous êtes monsieur Capitão ? » me demande soudain un jeune mec tout triste. Je réponds : « En personne, Eco-colis 93 -éco comme écologie, éco comme économie -c’est bien moi. » Il me tend la main… je déteste les mains moites. Il dit : « Karim Leroux. » Je dis : « On avait rendez-vous à 18 h 00, non ? » Il a les yeux gris et des petits poils roux comme son nom en vrac sur le menton -pas plus de vingt-deux ans, gaulé comme une asperge, sweat noir / pantalon de toile noire / mocassins neufs à tous les coups achetés pour notre rendez-vous. Il me sourit, me sourit encore, met vingt secondes pour m’annoncer qu’il a aidé une vieille de sa cité à faire ses courses et que ça l’a mis en retard. Je lui dis que dans mon monde le retard n’existe pas et que, s’il existe dans le sien, on n’existera pas dans le même monde. Il hoche la tête et déclare : « Merci de me prendre, je serai sérieux. » Puis il baisse les yeux et je le vois fixer mes chaussures au milieu des grilles Amigo qui jonchent le sol. Il doit se dire que c’est moi qui ai les plus petits pieds de tout le PMU et ça, ça me plaît pas du tout. Les Portugais ont souvent de petits pieds, c’est vrai, mais petits pieds ou pas, aujourd’hui c’est moi le patron. Je dis : « Tu sais pourquoi je te reçois ? » Il dit : « Pour m’aider. » Je dis : « Non, pour la défiscalisation si je t’embauche après ton apprentissage. » Il dit : « Merci, je serai sérieux. » Je lui demande : « Est-ce que tu as bien compris le job ? » Il répond : « Oui, livraison de colis. » 
Je lui dis : « Où ? » Il répond : « Grand-Paris Nord et Nord-Est. » Je dis : « On est vendredi 1er septembre, tu sais que c’est fini les grandes vacances ? » Il sourit comme un benêt, ne moufte pas. Je dis : « Si je te prends, va falloir te défoncer. J’ai une croissance de 100 % en ce moment, particuliers et professionnels confondus. Ouais. » Il acquiesce, je ne sais pas s’il écoute ou s’en fout. À l’écran, avant le 144e tirage Amigo de la journée, une question de culture générale me perturbe :

Qui a écrit Les Mystères de Paris entre 1842 et 1843 ?

a) Eugène Pue
b) Eugène Tue
c) Eugène Sue

Je me dis : « Eugène Pue, l’écrivain aurait changé de nom tellement ça fout la honte, donc c’est pas ça… Eugène Tue, c’est pas possible car si tu tues tu vas pas afficher ton meurtre dans ton nom, donc c’est pas ça non plus… » J’entends alors mon candidat qui susurre : « Eugène Sue », et c’est vrai, y a tout à coup la réponse à l’écran… Je le mate, étonné, mais au fond pas tant que ça vu qu’il sue lui aussi.

C’est peut-être mon jour de chance… Je dis : « C’est bon, tu commences lundi. Qu’est-ce que tu veux boire ? » Il demande une limonade, comme un enfant ou un ancien alcoolique. Hocine le sert, on trinque. Je feuillette vite fait son dossier -CV, lettre de recommandation de sa conseillère Pôle Emploi, photocopie du diplôme BEP logistique et transports, photocopie du permis de conduire, de la carte Vitale… c’est bon, tout y est, je lui tends son contrat d’apprentissage. Il le signe, au ralenti, comme s’il ne savait pas écrire. Une goutte de sueur tombe sur la feuille… Putain, c’est quoi ce pingouin ?! J’espère qu’il va s’en sortir avec les bordereaux de facture, sinon je le vire direct. Il me tend mon crayon : « Merci, je recommencerai plus. » Je dis : « Tu recommenceras plus quoi ? » Il dit : « J’ai réussi ma déradicalisation, je veux changer de vie et vous allez m’aider. » Je finis ma Gallia en silence, le contrat signé entre les mains. Puis je dis : « Le Pôle Emploi m’avait pas prévenu. » Il répond : « Je préfère vous mettre au courant… C’est si jamais vous voyez mon nom dans Le Grand Parisien. On a tous le droit à une deuxième chance. » Je dis rien, puis je dis : « Au premier problème, je te vire. » Il hoche la tête, ajoute : « J’ai arrêté d’aimer la mort, je veux adorer le travail. » Puis il file comme un chat dans ses mocassins d’embauche.

Je paye Hocine, sors du bar à mon tour.
Un déradicalisé… Fallait qu’on m’envoie un déradicalisé défiscalisé… 
Zé-Carlos, il a toujours été trop bon.

Il fait un soleil d’enfer. Je suis à moitié sonné. Je passe devant le compte à rebours géant que la mairie a installé sur la dalle pour l’attribution des JO :

Paris 2024 : 8 ans, 15 jours, 7 heures, 45 secondes

Autour de moi, ça sent le shit, il est temps qu’on le légalise, même si je préfère la Gallia ou la Super Bock du pays.

Je démarre ma camionnette électrique Nissan NV 2000 pro toute neuve. La boîte automatique s’enclenche nickel. Des gamins lancent un bout de bois à leur rottweiler pour l’entraîner devant la boulangerie Au Croissant d’or. J’ai envie de les écraser, tous.

J’arrive rue du Bon-Avenir. En deux rues je ne suis plus à Tremblay mais à Villepinte -c’est plus chic quand même. J’ouvre le portail électronique de mon pavillon avec ma télécommande, me gare, referme : ça fait du bien de se sentir propriétaire, et puis personne n’est censé savoir que j’ai acheté ma maison par adjudication.

Almerinda est en train de travailler sur la table du salon. Elle travaille alors que les cours n’ont même pas encore repris : son BTS tourisme, elle l’aura à la fin de l’année. Les yeux fermés, ouais. J’avance sans bruit pour pas la déranger. Je mate ce qu’elle lit par-dessus son épaule mais… mais en fait elle travaille pas, elle surfe sur son Samsung Galaxy -le Note 7, le modèle qui explose de temps en temps, je lui ai dit de le ramener chez Darty. Je dis : « Hey, qu’est-ce que tu fais ? » Elle sursaute, rouge comme une pivoine. 
Elle dit : « Euh, rien. » Je dis : « Mens pas à ton frère Zé-Carlos qui t’héberge pour tes études. » Elle dit : « Euh, tu seras pas d’accord… » Je dis : « Pas d’accord pour quoi ? » Elle prend sa respiration : « Je vais m’inscrire aux présélections de Miss Grand Paris, ça commence la semaine prochaine à Aulnay pour le territoire 7, “Paris Terres d’envol”. » Quoi, ma propre sœur !… Je dis : « Si tu fais ça, je te vire. T’iras rejoindre les parents à Nazaré, tu feras la cuisine pour leur retraite. »

À suivre…

Récit par Frédéric Ciriez
Dessins par Bruno Collet

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Les Mystères du Grand Paris sont soutenus par la DRAC Ile-de-France
la Sofia, la Ville de Paris, la Société du Grand Paris, l’Institut Français , EDF.