Les Mystères du Grand Paris

Saison 1 • Épisode 4/15

Ici, c’est Grand Paris !

Résumé de l’épisode précédent : Tandis que José-Carlos Capitào, entrepreneur ambitieux à la tête de la société de livraison Eco-Colis 93, et Karim Leroux, son apprenti « déradicalisé », ont effectué leurs livraisons du jour, Almerinda, la soeur cadette de José-Carlos, étudiante en BTS tourisme, vient de s’inscrire aux pré-sélections de Miss Grand Paris pour le territoire 7 de la métropole, « Paris Terres d’envol. »

La vie c’est comme un match de foot, avec des matchs nuls minables, des victoires glorieuses et des défaites insupportables, avec surtout les adjectifs « minable », « glorieux » et « insupportable » qu’on peut faire circuler sur tel ou tel nom et coller aussi bien aux matchs qu’aux joueurs et aux supporters eux-mêmes. Et là, à dix heures du matin, tandis que José-Carlos Capitào observe, depuis sa fourgonnette Nissan toute neuve, Karim Leroux en train de livrer des pièces détachées automobiles classées « urgence » pour la concession Renault de Stains, il se dit que putain, il a la haine que l’équipe de foot des Créteil-Lusitanos (il a grandi à Créteil) soit reléguée en National aux côtés des nazes du Paris Football Club (il honnit ce club de losers sans supporteurs). Et il jubile parce que le Red Star, club apatride de Saint-Ouen qui n’a même plus le droit de jouer à Bauer, son stade fétiche délabré situé derrière le périphérique de la porte de Clignancourt, a raté la montée en Ligue 1 d’un tout petit point et se traîne cette année à Jean-Bouin, à côté du Parc des Princes.

Ahahahahah… Labore fideque, « par le travail et par la foi », la devise de Créteil et de son club de football, on remontera l’an prochain, se dit José-Carlos avec certitude en regardant suer comme un boeuf le jeune et volontaire Karim, qui semble dur au mal et dont il ne saisit pas très bien ce qu’il pense, s’il pense quelque chose vu sa silencieuse docilité à l’effort après avoir voulu rejoindre la Syrie pour faire le djihad. Et ne comprenant pas trop ce que pense cet apprenti zélé, la première recrue de sa vie d’entrepreneur, José-Carlos, fou de rage car venant de perdre 200 euros au PMU de Livry-Gargan sur un quinté à Vincennes, ignore qu’aujourd’hui, pour sa troisième journée de travail, Karim n’est pas bien et serre les dents autant par désespoir global que parce qu’on lui a dit anonymement au téléphone, à quatre heures du matin : LES EMNIS T’ONT À L’OEIL TUE ET REJOINS-NOUS (les emnis, les agents secrets de l’Etat Islamique -y en aurait-il à Tremblay-en-France ? -des anciens « Frères », assurément).

Pour se donner du courage Karim se répète ce que lui a dit sa conseillère Pôle Emploi : « Monsieur Leroux, c’est une chance pour vous que d’avoir obtenu si rapidement une place d’apprenti dans une entreprise innovante du 93 ». Il se répète aussi ce que lui a dit son référent psychologique du centre de déradicalisation du château de Pontourny, sur la commune de Beaumont-en-Véron, en Indre-et-Loire, la première structure du genre en France : « Positive attitude Karim, ce qui se passe pour toi se passe désormais ici-maintenant, pas une fois mort en martyr quoi qu’en disent les illuminés de Daech, car une fois qu’on est mort on est… mort. » Pour se donner de la force Karim Leroux chantonne le rap thérapeutique élaboré avec les repentis du château :

Hey man, méfie-toi des tartuffes

Des faux califes / des discours de truffe

Nique-les tous dare-dare

Nique tous ces crevards

Et il répète ces paroles et il transpire, Karim, Krim pour les intimes, il sue son désespoir comme un junkie en sevrage, et il aperçoit fugitivement la tête de José-Carlos Capitào en train de vérifier les commandes sur son téléphone (en vérité son patron est sur le site de pari en ligne betclic.fr où il met 50 euros sur le match de vendredi PSG-Guingamp pour se refaire après son quinté perdu).

José-Carlos lance soudain à voix haute, comme pour lui seul, comme s’il avait passé la troisième vitesse de la réussite sociale ou s’exprimait en mode conquête : « Ici, c’est Grand Paris ! », tandis que Karim tend encore deux colis aux gars de l’atelier, deux re-nois à qui il fourgue des phares de 406 Peugeot qu’il a chargés ce matin aux aurores chez l’équipementier Auto-distribution de Noisy-le-Sec. Soudain ça bip sur son portable. Il n’a même pas envie de regarder qui le sollicite (sa conseillère Pôle Emploi ? son référent au château ? sa mère ? un journaliste de Zone Interdite ? ses anciens « Frères » ? un vieux copain qui réapparaît ?), non, il n’a vraiment pas envie de savoir qui le sollicite. Et ça bip aussi sur le portable d’Almerinda en cours de géo-hôtellerie au lycée Feyder d’Epinay-sur-Seine alors que son professeur, Yves Le Dû, un gars de Paimpont, aux portes de la forêt de Brocéliande -le jardin du roi Arthur et de la fée Morgane –, traite l’épineuse question de savoir : « Qu’est-ce qu’un bon hôtel trois étoiles dans l’hôtellerie d’aujourd’hui ? »

Mais Almerinda, elle, regarde directement ce que c’est sur son téléphone, « ce que c’est » plutôt que « qui est-ce ? », car elle attend davantage quelque chose que quelqu’un, et elle a bien raison, car soudain elle lit :

Chère mademoiselle Almerinda Capitào,
Après consultation de vos photos et aux termes de délibérations acharnées, nous avons l’honneur de vous faire savoir que vous êtes qualifiée pour la pré-sélection de la première édition de Miss Grand Paris (pour le secteur qui vous concerne, le territoire 7, « Paris Terres d’envol »). Celle-ci aura lieu samedi prochain au théâtre Jacques-Prévert d’Aulnay-sous-Bois. N’hésitez pas à emmener tous vos fans pour vous soutenir.
L’équipe artistique de Miss Grand Paris 2017

Et Almerinda devient toute rouge face à la machine Samsung alors que son professeur lui demande : « Mademoiselle Capitào, vous semblez ailleurs… alors, qu’est-ce qu’un bon trois étoiles dans l’hôtellerie d’aujourd’hui ? » Elle ne répond pas, ébroue ses longs cils chargés de noir, puis se surprend à sourire et révèle à l’assemblée : « Un hôtel où l’on peut croiser des gens célèbres… » Et là la classe éclate de rire, et le professeur dit : « Ah non, vous voulez parler des palaces j’imagine ! » Almerinda ne répond toujours pas mais sourit davantage encore et s’imagine soudain à moitié nue, le buste ceint en diagonale d’un ruban « Miss Grand Paris » au Ritz place Vendôme, là où on la désignera ambassadrice mondiale de la plus belle métropole du monde…

Puis le professeur passe à un autre sujet, à d’autres considérations socio-professionnelles : « les destinations touristiques préférées des Franciliens de par le monde. » L’étudiante ne l’écoute pas et se tourne vers sa voisine pour lui chuchoter à l’oreille : « Ça y est, je suis sélectionnée. » Sa copine de promo, tendue, hermétique, froide, blonde, blanchâtre, maigre, lui répond : « Pas moi… » Almerinda sursaute : « Oh zut, c’est pas vrai ! » Puis elle se ferme comme une huître et pense : « C’était tout vu pour toi ma chérie… », avant de prendre son courage pour se rattraper aux yeux du groupe. Soudain elle dit, avec l’énergie de l’évidence, comme si elle possédait les secrets de la fission nucléaire ou allait de temps en temps au cinéma le samedi soir : « Pattaya ! »

À suivre

Récit par Frédéric Ciriez
Photographies par Jean-Fabien Leclanche

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Les Mystères du Grand Paris sont soutenus par la DRAC Ile-de-France
la Sofia, la Ville de Paris, la Société du Grand Paris, l’Institut Français , EDF.